El Tarf : Les agriculteurs face aux effets du changement climatique
Entre canicule, incendies de forêt, intempéries et chute des rendements, l’agriculture d’El Tarf traverse l’une des campagnes les plus difficiles de ces dernières décennies. Les professionnels dressent un constat alarmant, avec des récoltes en berne, des pertes colossales et exploitations fragilisées. Les agriculteurs de la wilaya d’El Tarf parlent d’une campagne agricole à oublier. Dans une wilaya pourtant réputée pour la richesse, la fertilité de ses terres et la diversité de ses productions, les aléas climatiques ont provoqué une succession de revers qui se traduisent aujourd’hui par des pertes financières considérables et une profonde inquiétude quant à l’avenir de nombreuses exploitations. Les professionnels du secteur de l’agriculture ont dressé un constat sans appel, car aucune filière n’a été épargnée. Pour eux, l’année 2026 restera comme l’une des plus éprouvantes jamais enregistrées. Sans avancer de bilan chiffré définitif, les professionnels évoquent des pertes qui se comptent en dizaines de milliards de centimes, avec des dizaines d’exploitants désormais confrontés à un lourd endettement, voire à la faillite. Les cultures maraîchères figurent parmi les premières victimes. La pastèque, habituellement très recherchée durant la saison estivale, a subi une importante mévente alimentée par des rumeurs sur sa qualité sanitaire, notamment concernant une prétendue présence excessive de nitrates ou l’utilisation d’eaux d’irrigation non conformes. Résultat de cette campagne malicieuse, une grande partie de la production est restée invendue, empêchant de nombreux producteurs de récupérer les investissements engagés. Les vignobles connaissent également une campagne particulièrement difficile. Les fortes variations climatiques ont retardé la maturation des raisins, dont la coloration demeure insuffisante et la teneur en sucre reste inférieure aux niveaux habituels. Malgré les traitements phytosanitaires effectués, la qualité des fruits et les volumes produits sont en net recul. Même constat pour les céréales. Alors que les producteurs espéraient des rendements dépassant les 40 qx à l’hectare, les récoltes ont finalement rarement franchi le seuil des 20 qx. Les pluies tardives, suivies de vents violents, ont fléchi les cultures, compromettant le remplissage des épis et réduisant fortement la production. Les vergers d’agrumes et de grenadiers n’ont pas été davantage épargnés. Les pertes de floraison, provoquées par les brusques changements de température, ont été aggravées par les effets des incendies ayant ravagé plusieurs massifs forestiers d’El Tarf et d’Annaba, notamment dans les monts de Séraïdi, ainsi que de Guelma. Les importantes vagues de chaleur générées par ces feux ont accentué le stress hydrique des cultures, affectant directement leur développement et leur rendement. La tomate industrielle, pilier de l’agriculture locale, enregistre elle aussi une baisse spectaculaire de productivité. Les rendements atteignent à peine 600 qx à l’hectare contre près de 1.200 qx lors d’une campagne normale. À cette baisse de production s’ajoutent des difficultés logistiques qui aggravent les pertes. Les transporteurs ont fortement revu leurs tarifs à la hausse, tandis que plusieurs unités de transformation fonctionnent à environ 50 % de leurs capacités en raison des fortes chaleurs, ralentissant la réception des récoltes et provoquant des pertes supplémentaires. Les producteurs doivent également faire face à une pénurie persistante de main-d’œuvre. Selon les professionnels, le désintérêt d’une partie des travailleurs locaux pour les travaux agricoles oblige de nombreux exploitants à recruter une main-d’œuvre étrangère afin d’assurer les récoltes dans des délais compatibles avec les exigences des cultures. Pour les agriculteurs de la région, cette campagne restera comme une année noire. Malgré des investissements importants, notamment dans l’acquisition d’équipements modernes destinés à la récolte mécanique de la tomate industrielle, les résultats sont très loin des attentes. « Cette année est à mettre aux oubliettes », ont-ils résumé. Les effets de cette succession de difficultés dépassent désormais le simple cadre économique. Plusieurs agriculteurs auraient été profondément affectés par l’ampleur des pertes enregistrées. Selon les professionnels du secteur, la pression financière et psychologique est devenue particulièrement lourde pour de nombreuses familles vivant exclusivement de l’agriculture. Au-delà du bilan d’une campagne difficile, les agriculteurs d’El Tarf lancent un véritable signal d’alarme. Face à la multiplication des épisodes climatiques extrêmes, ils estiment que l’adaptation de l’agriculture aux nouvelles réalités climatiques, le renforcement des mécanismes d’indemnisation et un accompagnement accru des producteurs deviennent désormais des priorités pour préserver l’un des principaux bassins agricoles du pays.
Sofia Chahine

