Paiement électronique : Le processus s’accélère, les commerçants ne suivent pas
Le Conseil national économique, social et environnemental (CNESE) a réuni mardi à Alger experts, banquiers et régulateurs autour d’un même constat. La généralisation des moyens de paiement modernes est désormais un axe assumé de la modernisation économique du pays. Mais derrière les courbes ascendantes affichées par le GIE Monétique, la bascule vers le sans-espèces reste, pour l’instant, un mouvement de rattrapage plus qu’une révolution des usages.
À l’occasion d’une conférence organisée à l’Ecole nationale d’administration (ENA), le président du CNESE, Mohamed Boukhari, a présenté les moyens de paiement modernes comme « un pilier essentiel pour assurer la fluidité des échanges, faciliter et accélérer les transactions, renforcer leur sécurité et leur transparence », y voyant également un levier pour « une meilleure intégration de l’économie nationale dans l’économie mondiale et les chaînes de valeur internationales ». Il a inscrit cette dynamique dans le droit fil de la vision du président de la République, Abdelmadjid Tebboune, rappelant que l’Algérie a enregistré « des avancées considérables » en matière d’infrastructures de paiement, d’actualisation du cadre juridique et de diversification des solutions proposées aux citoyens comme aux opérateurs économiques.
Les chiffres du Groupement d’intérêt économique de la monétique (GIE Monétique), régulièrement cités en référence, donnent d’ailleurs la mesure du chemin parcouru. Le montant global des paiements électroniques, via terminaux de paiement électronique (TPE), internet ou téléphone mobile, a atteint 939 milliards de dinars sur l’ensemble de 2025, contre 643,8 milliards en 2024, soit une progression de 46 %. Le paiement en ligne s’est particulièrement distingué avec une hausse de 179 %, pour un montant de 145 milliards de dinars et plus de 27 millions de transactions, un pic ayant été enregistré en décembre sous l’effet du versement de la première tranche du programme de logements location-vente AADL 3, imposé exclusivement en ligne. Le parc de cartes bancaires poursuit lui aussi sa progression, avec plus de 21,8 millions de cartes en circulation à fin 2025, entre cartes interbancaires CIB et cartes Edahabia émises par Algérie Poste, tandis que le pays comptait 78 774 TPE déployés à la même date.
La tendance s’est confirmée sur le premier semestre 2026. Selon les données rapportées par l’agence APS, le nombre de web-marchands raccordés à la plateforme de paiement en ligne a dépassé pour la première fois la barre des 1 000 à fin juin, contre 644 un an plus tôt, soit une progression de 55 %. Sur la même période, 15,43 millions de transactions ont été réalisées sur internet, en hausse de 52 %, pour un montant avoisinant 346 milliards de dinars. Le volume des opérations effectuées par TPE durant ce seul semestre s’est par ailleurs approché du cumul enregistré depuis le lancement de ce moyen de paiement en 2016 jusqu’à fin 2023, signe d’une accélération réelle mais encore récente.
C’est précisément cette progression, jugée à la fois rapide et fragile, qu’est venu nuancer le directeur général de l’ENA, Abdelmalik Mezhouda. Pour lui, le passage des moyens de paiement traditionnels vers l’électronique est devenu « un choix stratégique » lié à la modernisation de l’économie nationale et à l’amélioration de la qualité des services publics, mais aussi « au renforcement de l’inclusion financière et au développement du commerce électronique ». Une lecture partagée par le président de la commission des questions économiques et financières du CNESE, Mohamed Sadki, pour qui la généralisation des paiements numériques « fait partie d’un processus plus large lié à l’amélioration de l’efficacité des transactions » et à l’accélération de la transformation numérique du pays.
Reste que le décalage entre l’infrastructure disponible et son appropriation par le consommateur algérien demeure la principale ligne de fracture. Les intervenants ont insisté sur la nécessité d’une exploitation optimale du réseau existant, appelant à l’adapter aux besoins sociaux et culturels réels des usagers tout en garantissant une couverture fiable dans les zones rurales, encore mal desservies. Un diagnostic que corroborent d’autres relevés. Moins de 10 % des commerces formels seraient aujourd’hui équipés d’un TPE, et l’activité mesurée sur les terminaux en service reste faible, loin de traduire un réflexe de paiement par carte généralisé chez le commerçant de proximité. Les retraits d’espèces demeurent, de fait, largement dominants dans les habitudes des Algériens.
Pour combler cet écart, les participants à la rencontre ont plaidé pour la mise en œuvre d’un programme de culture financière destiné au grand public, afin de simplifier les procédures et les concepts liés aux moyens de paiement modernes et de « changer les mentalités » qui freinent encore leur généralisation. Plusieurs expériences sectorielles ont été citées en exemple de réussite, à commencer par le programme AADL 3, dont le paiement en ligne obligatoire a mécaniquement dopé les statistiques du dernier trimestre 2025. Le message des experts converge estimant que la bascule numérique des paiements ne se jouera pas seulement sur le terrain des infrastructures bancaires, mais sur celui, plus lent à investir, de la confiance et des habitudes du consommateur algérien.
Sabrina Aziouez

