L’axe Abou Dhabi, Rabat, Tel Aviv sort du bois
Le Maroc et l’entité sioniste ont officialisé mercredi 16 septembre à New York, sous parrainage américain, l’échange d’ambassadeurs. La décision tombe à une semaine des élections législatives et alors que Ghaza saigne encore, et elle soulève une vague de colère dans le royaume comme bien au delà de ses frontières.
Rabat franchit un cap et s’enfonce dans le déshonneur. Les bureaux de liaison ouverts après l’accord de 2020, conclu en échange de la reconnaissance américaine de la pseudo « souveraineté » marocaine sur le Sahara occidental, passent désormais au rang d’ambassades. Sur le terrain, le changement est mince, puisque la coopération était déjà allée très loin sans ambassadeurs. Des contrats d’armement de plusieurs centaines de millions de dollars ont été signés, des militaires israéliens ont foulé le sol marocain, des liaisons aériennes ont été ouvertes et des partenariats noués dans de nombreux domaines. C’est donc le poids du symbole qui frappe, car le royaume tend une perche à un État plus isolé que jamais, que ses crimes à Ghaza et en Cisjordanie exposent à des sanctions de ses propres alliés européens, la France et la Grande Bretagne en tête. Le calendrier alimente tous les soupçons. Le Maroc traverse une crise sociale et économique qui s’aggrave, depuis la tentative de passage en masse de milliers de jeunes vers l’enclave espagnole de Ceuta. Les accusations de chantage migratoire ont refait surface et le Parlement européen s’apprête à remettre la monarchie sur la sellette. Le jour même de la divulgation du deal, Rabat a interdit son territoire aux Algériens non résidents, au moment où Alger rompait ses relations diplomatiques avec les Émirats arabes unis, parrain de la normalisation de 2021 et allié d’Israël comme du Maroc. Difficile d’y voir un simple hasard.
Depuis Londres, où résident ses dirigeants, l’Association émiratie de lutte contre la normalisation, née en 2020 après la décision d’Abou Dhabi de nouer avec l’entité sioniste, a démonté le discours officiel. S’appuyant sur un journal israélien, elle affirme que l’entité sioniste est le grand gagnant discret de la brouille entre Alger et Abou Dhabi, à mesure que se resserre l’alliance entre les Émirats, le Maroc et Israël. Pour cette organisation, qui dit porter la voix d’une large frange d’Émiratis en rupture avec leurs autorités, la normalisation « n’est pas la paix mais un projet d’influence », qui touche l’investissement, l’énergie, la sécurité, la défense et la technologie. Elle décrit un réseau régional reliant Abou Dhabi, Tel Aviv et Rabat, qui installe durablement la présence israélienne en Afrique du Nord.
Face à ce constat, la justification avancée par le chef de la diplomatie marocaine, Nasser Bourita, sonne creux pour ses détracteurs. Il assure que ces relations permettent au Maroc d’aider les Palestiniens sur le plan humanitaire, alors qu’en 2021 la même normalisation était présentée comme un moyen de contribuer à un règlement et de faire cesser les violences. Or, au lieu d’aider les Palestinien Rabat a surtout contribuer à faciliter le génocide vu qu’il a laissé accoster à Tanger des navires chargés d’armes destinées à l’entité sioniste que des ports espagnols et belges avaient refusés, ce qui fait du royaume un acteur, et non un simple spectateur, du génocide des Palestiniens de Ghaza.
La rue gronde au Maroc
Au Maroc même, l’argumentaire ne passe pas. Le mouvement Al Adl Wal Ihsane a publié un communiqué cinglant qui dénonce un mépris de l’identité et de la position du peuple marocain, ainsi qu’une caution donnée aux crimes d’extermination. Le Front marocain de soutien à la Palestine et contre la normalisation appelle à des marches et des rassemblements les 25, 26 et 27 septembre, à l’approche de la commémoration des massacres de Sabra et Chatila. Le Parti socialiste unifié parle de honte et d’humiliation, la Fédération marocaine des droits de l’homme rejette la « normalisation institutionnelle » et BDS Maroc promet de ne pas se taire face à ce qu’il nomme une trahison. Sur les réseaux sociaux, les slogans de refus se multiplient, des internautes exigeant l’annulation pure et simple de la normalisation.
Le journaliste Ali Anouzla souligne pour sa part que la nouvelle a d’abord circulé dans des médias israéliens, sans confirmation officielle de Rabat, preuve selon lui d’un mépris ancien envers des Marocains toujours informés en dernier. Il juge douloureux qu’un tel choix émane d’un État dont le souverain préside le comité Al Qods, un comité qui ne se réunit plus depuis des années, alors que des pays européens bien plus liés à l’entité sioniste que ne l’est le Maroc prennent des mesures contre les produits des colonies. Beaucoup de Marocains en tirent la même conclusion, celle que l’histoire retiendra le nom de ceux qui ont ouvert leurs portes à l’occupant pendant que Ghaza brûlait. Lyes Saïdi

