Culture

Yasmina Khadra présente « Le Prieur de Bethléem » au SILA : Le cri d’un romancier qui refuse le silence

Invité du Sila, Yasmina Khadra a présenté « Le Prieur de Bethléem », paru aux éditions Casbah. Devant un public nombreux, l’écrivain a rappelé qu’on n’a pas le droit de détourner le regard quand la Palestine saigne et que le monde regarde ailleurs.

« Elle constitue un moyen de témoigner, de dénoncer et de maintenir vivante la conscience collective face aux injustices. » Yasmina Khadra n’a pas eu besoin de hausser le ton pour que la formule claque dans la salle. Mardi, au Sila, le romancier est venu présenter « Le Prieur de Bethléem », son dernier livre, et la rencontre a vite débordé le cadre d’une simple vente-dédicace. Devant un public venu en nombre, il a posé la question qui le hante, celle de la responsabilité de ceux qui écrivent lorsque des peuples entiers s’effondrent sous les bombes. Son constat est sans appel. Écrivains, poètes et intellectuels n’ont pas le loisir de se réfugier dans une tour d’ivoire. « Un écrivain ne peut pas rester indifférent devant l’injustice et la souffrance des peuples », a-t-il martelé. Il a pointé l’impuissance de la communauté internationale, incapable de mettre un terme au calvaire d’un peuple dépouillé de ses droits et livré depuis trop longtemps à une violence sans trêve ni pudeur. Pour lui, la littérature demeure ce porte-voix tendu à ceux que personne n’écoute.

Cette conviction irrigue chaque page du roman, dont la Palestine forme la toile de fond. L’intrigue tient en quelques lignes, mais elle frappe fort. Un moine palestinien, natif de Bethléem, enlève un éditeur parisien qui a écarté son manuscrit sans même l’ouvrir. Le ravisseur ne réclame aucune rançon. Il exige une oreille. Prisonnier, l’éditeur devient lecteur par contrainte, et ce qu’il découvre au fil des feuillets dépasse largement le cadre de la fiction. Le manuscrit se change peu à peu en archive de la douleur. Déplacements forcés, injustices entassées, vies suspendues, décennies de conflit défilent dans la voix du moine, qui remonte jusqu’à la Nakba de 1948, cette plaie jamais refermée. L’auteur choisit de regarder la tragédie à hauteur d’homme, là où les chroniques politiques et militaires ne s’attardent guère. Il s’arrête sur la fragilité des enfants, sur la précarité du quotidien, sur ces existences que le fracas des armes finit par rendre invisibles. Le propos est parfois dur, violent, bouleversant, mais une lueur d’espoir persiste au bout de la nuit.

Au centre du récit se tient Wahid, personnage taillé comme un manifeste. Palestinien, musulman par son père et chrétien par sa mère, il grandit sous l’aile d’un mentor juif. En lui, trois appartenances se tiennent la main au lieu de se disputer la terre. Khadra y plaide pour une humanité bâtie sur le dialogue et la tolérance, qui refuse que la foi dresse des murs entre les hommes. Les appartenances, semble-t-il rappeler, devraient être des ponts et jamais des barricades.

Interrogé sur ce qui nourrit son écriture, l’auteur a dit son attachement à une littérature qui bouscule les consciences et franchit les frontières pour rejoindre l’universel. « J’écris pour raconter l’humain, pour essayer de comprendre ce qui pousse les hommes à se déchirer et aussi ce qui peut encore les rapprocher », a-t-il confié. Il ne se contente pas de relater des faits. Il tend un miroir au lecteur et lui demande ce qu’il a fait, lui, de la souffrance d’autrui.

On retrouve ici la veine engagée qui a fait la réputation du romancier, une écriture vécue comme un sacerdoce, où la tristesse côtoie la colère et la compassion. Le livre s’inscrit aussi dans une longue lignée de voix, de Mahmoud Darwish à tant d’autres poètes, qui ont crié cette terre blessée sans jamais obtenir que le monde l’entende vraiment. En marge de la rencontre l’écrivain a souligné la nécessite, le devoir et non pas le courage de regarder la souffrance d’un peuple et de la dénoncer sans jamais détourner le regard, notamment dans « le siècle que l’on vit, le plus difficile » estime-t-il. Il a également affirmé avoir voulu parler aux consciences, soulignant que « sans conscience il n’y a pas de monde ». Il a également mis à l’index le silence entretenu sur la cause palestinienne. Il a évoqué le cas concret de son livre dont la traduction a fait face à des obstacles.

Disponible notamment à la librairie du Tiers-monde, à Alger, « Le Prieur de Bethléem » s’adresse à tous ceux que l’injustice dérange. Un livre n’arrête pas les guerres, mais il peut éveiller les consciences empêcher le silence, et le silence est déjà une complicité.Mohand Seghir

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