Le cinéma algérien en fête
Du 31 octobre au 4 novembre, l’écran a fait office de drapeau. À El Eulma, à Constantine et à Mascara, le cinéma algérien a rendu hommage au 72e anniversaire du déclenchement de la Révolution à sa manière, en projetant des films, en exposant des souvenirs de pellicule et en offrant à la jeune génération des ateliers pour apprendre à raconter le pays avec sa propre caméra. À El Eulma, tout a commencé samedi soir sur les planches du théâtre régional, transformé pour l’occasion en salle obscure. Les premières Journées algériennes du cinéma contemporain, placées sous le slogan « Quand l’image parle », ont réuni 30 courts métrages retenus parmi 420 candidatures et venus de 13 pays, de l’Algérie à la Palestine, du Yémen aux Pays-Bas. Trois boucliers, d’or, d’argent et de bronze, attendent les lauréats. Pour Wassila Bouhlassa, qui représentait la ministre de la Culture et des Arts, l’événement traduit la conviction des jeunes de la ville que le cinéma « n’est pas seulement un art de divertissement, mais un moyen de création, capable de documenter la mémoire ».
Sur place, la réalisatrice Nassima Louail y a vu « l’occasion idéale pour mettre davantage en lumière le court-métrage », ce petit format que le grand public connaît mal, lui qui a pris l’habitude des longs métrages. Elle estime que les festivals spécialisés « promeuvent la culture cinématographique et élargissent le cercle de ses adeptes », et plaide pour que l’on rouvre et réhabilite les salles afin de renouer le fil entre le public et l’écran. Le propos a trouvé un écho chez Tarek Arab, homme de théâtre de la ville, qui se souvient d’une époque où les deux salles d’El Eulma « ne désemplissaient jamais ». À ses yeux, ces journées sont « une initiative culturelle éminemment positive », et les ateliers de jeu d’acteur, d’écriture de scénario, de prise de son et d’assistanat à la réalisation donneront aux jeunes talents l’envie de franchir le pas.
Mardi, la scène a laissé la parole à ceux qui font le métier. Ahmed Zir, près de 50 ans de carrière derrière lui, a raconté à de jeunes amateurs comment sa passion était née sous la colonisation avant de s’épanouir après l’indépendance. Il lui a fallu batailler dans les années 1970 pour s’offrir sa première caméra, puis il est passé du jeu à la réalisation. Pour réussir, il l’assure, rien ne remplace l’amour du métier, les films vus et revus, les nouvelles lues, le dialogue avec toutes les couches de la société et une vraie formation. À ses côtés, Ali Namous, qui a incarné Zighoud Youcef à l’écran, a rappelé que le cinéma offre à l’artiste une visibilité que le théâtre ne lui donnera jamais, ce dernier restant l’affaire des habitués des salles. Le comédien Mahfoud Berkane partageait l’affiche, tandis que l’homme de théâtre Farouk Redaouna saluait ces rencontres où l’amateur côtoie le professionnel et apprend de lui.
À Constantine, c’est la mémoire de l’objet qui a pris la parole. En marge de la 5e édition de Ciné-Cirta, organisée par l’association Numidi-Arts autour du thème « Le cinéma amateur, l’autre mémoire du cinéma algérien », le collectionneur Abdeslem Benaliouche a installé à la maison de la culture Malek-Haddad des projecteurs Super 8, un appareil de projection 9,5 mm, une caméra des années 1930 et plusieurs autres des années 1940. Il y a ajouté des gramophones d’un autre siècle et des postes de radio en bois, comme autant de témoins d’un temps où l’image et le son se passaient du numérique. Dénichées à Constantine, à Annaba, à Sétif ou dans l’Ouest, ces pièces dorment d’ordinaire chez lui et dans son magasin de la cité Boussouf, où elles reçoivent des soins de conservateur. Le président de l’association, Lounis Yaou, y voit la preuve que chaque appareil ancien garde en lui une époque et une histoire. Autour de l’exposition, une centaine de films et quatre ateliers font vivre la manifestation jusqu’au 4 novembre. Plus à l’ouest, Mascara a choisi de convoquer les classiques. La 3e édition du Panorama du film révolutionnaire algérien s’est ouverte mardi à la maison de la culture avec « La Bataille d’Alger » de Gillo Pontecorvo, devant un public nombreux. Douze films défileront en cinq jours, dont « Krim Belkacem » et « Mustapha Benboulaid » d’Ahmed Rachedi, « Patrouille à l’Est » d’Amar Laskri, « Les Enfants de Novembre » de Moussa Haddad et « Hassan Terro » de Mohammed Lakhdar-Hamina. Chaque projection sera suivie d’un ciné-club, et les enfants inscrits aux ateliers s’affronteront dans un concours du meilleur dessin sur la guerre de libération.
Du court métrage d’El Eulma aux caméras d’antiquaire de Constantine, des grands classiques de Mascara aux vocations qui s’éveillent, le cinéma algérien a rappelé que la mémoire se transmet aussi à 24 images par seconde. M.S.

