Économie

Marchés de gros : Magros mise sur le numérique pour reprendre la main sur les prix

C’est l’un des maillons les plus sensibles de la chaîne d’approvisionnement, celui où se forment les prix des fruits et légumes avant qu’ils n’atteignent les étals des marchés de détail. Les marchés de gros, longtemps gangrenés par une intermédiation excessive et un manque criant de visibilité sur les flux réels de marchandises, sont aujourd’hui au cœur d’une stratégie de modernisation portée par l’entreprise publique Magros. Son directeur général, Mahboub Bettahar, a détaillé cette feuille de route à l’APS : numérisation des échanges, extension du réseau, renforcement du stockage frigorifique et désintermédiation assumée. Un programme ambitieux, déployé dans un contexte où la régulation des prix alimentaires reste un impératif politique autant qu’économique.

Le projet phare de cette transformation est un système de numérisation intégral des marchés de gros. Loin d’être un simple outil de gestion administrative, il ambitionne de devenir un instrument de pilotage en temps réel du marché national des fruits et légumes. Selon Mahboub Bettahar, ce dispositif « permettra de disposer de données précises sur les quantités commercialisées, le volume de réception des fruits et légumes dans chaque marché, ainsi que le nombre d’opérateurs, le nombre de véhicules, les prix, et les wilayas fournisseurs ou bénéficiaires ». Autant d’informations qui font aujourd’hui cruellement défaut aux autorités pour anticiper les tensions d’approvisionnement ou les excédents localisés qui alimentent la volatilité des prix.

L’enjeu est de taille. En l’absence d’une cartographie fiable des flux, les déséquilibres entre régions productrices et zones de consommation se creusent sans que personne ne dispose des leviers pour les corriger rapidement. Le directeur général de Magros affirme que le futur système numérique « permettra de prendre des décisions immédiates pour réorienter les marchandises entre les régions et assurer ainsi la régulation du marché, notamment à travers la mise en relation entre les producteurs et les agents commerçants ». Une forme de dispatching numérique national, qui transformerait Magros en tour de contrôle logistique du commerce de gros agricole.

Parallèlement à la numérisation, l’entreprise s’attaque à une autre faiblesse structurelle du système : la capacité de stockage. Le manque d’infrastructures frigorifiques est depuis longtemps identifié comme l’une des causes majeures des pertes post-récolte et des flambées de prix saisonnières. Magros entend y remédier en « soutenant les capacités de stockage par la création de nouvelles chambres froides en plus des infrastructures existantes au niveau des marchés de gros », selon Bettahar, afin de « renforcer les capacités de régulation du marché, notamment en cas d’excédent ou de pénurie de certains produits agricoles ». Disposer de stocks tampons permettrait d’atténuer les chocs d’offre et de lisser les prix sur la durée, une logique de stabilisation que les pouvoirs publics peinent à mettre en œuvre sans outils adaptés. Sur le front de l’intermédiation, la démarche s’avère déjà produire des résultats tangibles. Conformément aux instructions du ministère du Commerce intérieur et de la Régulation du marché national, des points de vente directs ont été ouverts au sein des marchés de gros, réservés aux agriculteurs et producteurs souhaitant écouler leur production sans passer par des revendeurs. Bettahar souligne que cette initiative « a permis de réduire le nombre d’intervenants dans le circuit de distribution et s’est répercutée positivement sur les prix ». Le raccourcissement de la chaîne entre le champ et le consommateur final est l’une des pistes les plus régulièrement évoquées pour contenir l’inflation alimentaire, mais sa mise en œuvre se heurte ordinairement à des résistances logistiques et corporatistes que Magros semble progressivement contourner.

L’expérience du Ramadan 2026 est, à cet égard, riche d’enseignements. Le mois de jeûne, qui concentre une demande alimentaire exceptionnelle et s’accompagne traditionnellement de tensions sur les prix, a cette année constitué un test grandeur nature. Selon le directeur général, le mois de Ramadan « a connu un engouement important de la part des producteurs et des agriculteurs pour ces points de vente directs, ce qui a contribué à renforcer l’abondance et à la baisse des prix grâce à la commercialisation directe ». Pour maintenir cette dynamique, les marchés de gros ont fonctionné « tous les jours de la semaine durant le mois de Ramadan afin d’assurer la continuité de l’activité et d’éviter toute éventuelle pénurie dans l’approvisionnement », a-t-il précisé. Reste la question de la couverture territoriale. Avec neuf marchés de gros actuellement en activité à travers le pays, le maillage demeure insuffisant au regard de la superficie et de la diversité agricole de l’Algérie. Magros travaille à l’ouverture d’un nouveau marché dans la wilaya de Tiaret « dans les plus brefs délais », selon Bettahar, dans le cadre d’une démarche visant à « assurer une couverture plus large des différentes régions ». Tiaret, wilaya à forte vocation agropastorale et plaque tournante du centre-ouest du pays, représente un choix stratégique évident pour fluidifier les échanges entre les hauts plateaux producteurs et les grands centres de consommation du nord. Au-delà de la gestion quotidienne des flux, c’est bien un nouveau modèle de régulation des marchés alimentaires qui se dessine, articulé autour de la donnée, du stockage et du lien direct entre producteurs et distributeurs.

Samir Benisid

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