Culture

La Ziara de Mélika : Ressusciter la mémoire des savants de la vallée du M’zab

Chaque printemps, le ksar de Mélika, perché sur ses hauteurs rocheuses au cœur de la vallée du M’zab, renoue avec l’un de ses rituels les plus solennels. La Ziara annuelle, célébrée cette année vendredi 28 mars, a rassemblé des centaines de citoyens autour d’une procession communautaire qui traverse ruelles, sites historiques et édifices cultuels dans une atmosphère de ferveur et de recueillement. Bien plus qu’une simple commémoration, cette tradition pluriséculaire est un acte de mémoire vivante, un lien tissé entre les générations autour du legs des grandes figures religieuses et intellectuelles qui ont façonné l’identité de cette région. La journée s’est ouverte au mausolée de cheikh Abi-Mehdi Aïssa, à Mélika-Haut, lieu de rassemblement traditionnel des membres des conseils des Azzabas du M’zab — la haute autorité locale qui gouverne la vie communautaire selon des règles coutumières et religieuses héritées des siècles. C’est là que dignitaires, Chouyoukh et notables ont donné le coup d’envoi d’une procession solennelle, psalmodiant louanges et invocations, avant de cheminer vers le site d’« Abad Essouyah », puis de rallier le lieudit Tamesekht, à la mosquée Hadj-M’hamed El-Méliki, pour la prière et la récitation du Coran. La procession s’est achevée à la mosquée de Hadj-Messaoud Ben-Baâmour El-Méliki, érudit religieux du Xe siècle de l’hégire, dont la mémoire reste profondément ancrée dans la conscience collective de la communauté mozabite.

Maiz Hadj-Ahmed Hassen, membre du conseil des Azzabas du ksar de Mélika, a expliqué à l’APS le sens profond que revêt cette tradition. « Cette Ziara est une occasion de rappeler les œuvres et bonnes actions des érudits et vénérables personnalités, en reconnaissance à leurs efforts dans l’ancrage des valeurs religieuses et humaines au sein de la société et leur contribution au rayonnement du savoir et de la conscience religieuse réformiste dans la région », a-t-il déclaré. En ce sens, la Ziara n’est pas un acte de piété figé, mais un geste collectif d’entretien de la mémoire, un rappel adressé aux vivants de la dette qu’ils portent envers ceux qui les ont précédés dans la transmission du savoir et des valeurs. Cette dimension intellectuelle et spirituelle est au cœur de ce que la communauté mozabite entend préserver. Les personnalités honorées lors de la Ziara sont en grande majorité des figures du Xe siècle de l’hégire, des savants, des guides spirituels, des réformateurs qui ont contribué à faire du M’zab un foyer rayonnant de culture ibadite. Leurs mausolées, jalonnant le parcours de la procession, sont autant de stations de mémoire où les participants s’arrêtent pour se recueillir, réciter des versets et implorer la bénédiction divine.

Le chercheur en histoire Maiz Hadj-Ahmed Bendaoud, membre de la fondation « Manaret El-Imane » (Minaret de la foi), apporte un éclairage complémentaire sur la portée de cet événement. Il indique que la Ziara est « mise à profit par les visiteurs pour se recueillir au niveau d’autres mausolées de personnalités pieuses, ayant contribué au rayonnement de la science, du savoir et des activités spirituelles réformistes, consacrant ainsi l’attachement des jeunes générations au legs de leurs aïeux ». Pour ce chercheur, l’enjeu est précisément là : faire en sorte que la jeunesse mozabite ne rompe pas le fil qui la relie à ses racines, dans un contexte où les mutations sociales et numériques menacent partout la transmission des traditions. Car la Ziara est aussi, et peut-être surtout, une célébration du lien social. La procession rassemble des habitants de toutes conditions, des anciens et des jeunes, des familles venues des différents ksour de la vallée, dans un élan commun qui transcende les particularismes. La population de la vallée du M’zab entend, à travers cette célébration, renouer avec les traditions ancestrales constitutives de son patrimoine religieux et culturel, tout en consolidant les valeurs de solidarité et la préservation de l’héritage ancestral. Dans une région qui a souvent dû composer avec des tensions intercommunautaires, ce type de rassemblement porte en lui une valeur de cohésion que ses organisateurs n’hésitent pas à revendiquer. Le ksar de Mélika, inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco en même temps que les autres ksour de la vallée du M’zab, est l’un des cinq ksour historiques qui composent cet ensemble architectural et urbanistique exceptionnel. Ses ruelles en pierre ocre, ses mosquées fortifiées, ses maisons à patio et ses cimetières aux stèles sobres forment un cadre où le temps semble suspendu — un décor qui confère à la Ziara une dimension presque intemporelle. Parcourir ces espaces en communauté, comme le font les habitants chaque année, c’est réaffirmer que ce patrimoine bâti n’est pas un musée, mais un espace vivant, habité, porteur d’une identité encore en mouvement.

À l’heure où le patrimoine immatériel algérien cherche à se faire reconnaître et à se transmettre face aux défis du temps présent, la Ziara de Mélika offre un exemple saisissant de vitalité culturelle. Elle prouve qu’une communauté peut entretenir ses traditions sans les momifier, les faire vivre sans les trahir, et trouver dans la mémoire de ses anciens non pas un refuge, mais une source d’énergie pour affronter le présent.

Mohand S.

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