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Opportunités et risques de l’exploitation du gaz de schiste en Algérie

Par Abderrahmane Mebtoul

Cette contribution est assise sur une étude réalisée entre 2014 et 2015, assistée des cadres du ministère de l’Énergie, de Sonatrach et d’experts américains et européens — 8 volumes, 980 pages, 2015sous la direction du professeur des universités, expert international, directeur des études au ministère de l’Énergie et à Sonatrach (1974-2018), président de la commission transition énergétique des 5+5+Allemagne (2019-2021) et membre de plusieurs organisations internationales et du conseil scientifique du Forum mondial du développement durable.

Lors de sa visite à Alger, effectuée le mercredi 26 mars 2026, la présidente du Conseil des ministres italienne a réaffirmé l’engagement de son pays à renforcer ses relations énergétiques avec son voisin du sud, notamment par le biais du groupe pétrolier Eni, l’objectif étant de diversifier les sources de gaz en se concentrant sur de nouveaux projets d’exploitation, surtout dans le secteur du gaz de schiste et, accessoirement, dans l’offshore. C’est la même volonté qu’affichent l’Union européenne et les États-Unis d’Amérique à travers leurs grandes compagnies, dont ExxonMobil, dont de hauts dirigeants ont visité Alger en 2025 et ont été reçus par le président de la République algérienne, les négociations techniques étant en voie de finalisation, visant à utiliser leur expertise technologique pour exploiter, sous certaines conditions, ce potentiel.

Ci-joint une synthèse de l’étude réalisée sous ma direction, d’une brûlante actualité, sur le gaz de schiste qui refait surface.

Le Centre international d’information sur le gaz naturel, Cedigaz, évalue les réserves prouvées mondiales de gaz naturel à 205 507 milliards de mètres cubes. La structuration du mix énergétique mondial est composée du pétrole à 32 %, du gaz naturel à 24 %, du charbon à 27 %, du nucléaire à 3 % et des énergies renouvelables, y compris l’énergie hydraulique, à 14 %. Cette structure est appelée à évoluer entre 2030 et 2050.

Les réserves rentables mondiales de gaz de schiste seraient d’environ 207 billions de mètres cubes, réparties comme suit : la Chine, 32 billions de mètres cubes ; l’Argentine, 23 billions ; l’Algérie, 20 billions ; les États-Unis, 19 billions ; le Canada, 16 billions ; le Mexique, 15 billions ; l’Australie, 12 billions ; l’Afrique du Sud, 11 billions ; la Russie, 8 billions et le Brésil, 7 billions de mètres cubes. Pour ce qui est de l’Afrique, d’autres pays comme la Libye, l’Égypte, la Tunisie, le Soudan et le Botswana possèdent également des réserves non négligeables.

Neuf précisions sur le gaz de schiste s’imposent

Premièrement, la fracturation nécessaire à l’exploitation du gaz de schiste est obtenue par l’injection d’eau à haute pression — environ 300 bars, à 2 500 ou 3 000 mètres de profondeur — contenant des additifs afin de rendre plus efficace la fracturation : du sable de granulométrie adaptée, des biocides, des lubrifiants et des détergents, afin d’augmenter la désorption du gaz.

Deuxièmement, la rentabilité du gaz de schiste implique de la comparer à la structure des prix actuels au niveau international, prix très volatils ayant fluctué entre janvier 2023 et février 2024 entre 28 et 50 dollars le mégawattheure, ce qui explique pour l’instant la préférence des contrats à moyen et long terme. On ne peut pas encore parler d’un marché du gaz comparable à celui du pétrole, le marché du gaz étant segmenté géographiquement. Les canalisations représentaient en 2023 environ 65 % de la commercialisation mondiale, le GNL offrant plus d’autonomie, à un prix supérieur de 2 à 3 dollars au gaz naturel, et tendant vers 50 % à l’horizon 2030. En tenant compte du coût du transport, qui doit contourner toute la corniche africaine pour atteindre l’Asie, l’Iran, le Qatar et la Russie disposent d’un avantage comparatif, le marché concurrentiel naturel pour l’Algérie demeurant l’Europe et l’Afrique.

Troisièmement, il faut savoir que le gaz de schiste est concurrencé par d’autres énergies substituables et que les normes internationales donnent un coefficient de récupération moyen de 15 à 20 %, et exceptionnellement de 30 %. L’exploration peut mener à la découverte de milliers de gisements, mais non rentables financièrement, les réserves se calculant selon le couple prix international des énergies et coût d’extraction.

Quatrièmement, il faut perforer des centaines de puits pour obtenir 1 à 2 milliards de mètres cubes gazeux par an, et plus de 10 000 puits pour dépasser plusieurs dizaines de milliards de mètres cubes, chaque puits ayant un volume de production spécifique.

Cinquièmement, la durée de vie d’un puits ne dépasse pas cinq années, ce qui impose de se déplacer vers d’autres sites, le perforage s’effectuant sur un espace déterminé à la manière d’un morceau de gruyère.

Sixièmement, pour s’aligner sur le prix de cession actuel, il faut tenir compte de la profondeur, qui influe directement sur le coût de la technique traditionnelle de fracturation hydraulique — le coût n’est pas le même pour 600 mètres ou pour 2 000 à 3 000 mètres, cette dernière profondeur supposant un bétonnage conséquent. Le coût du forage d’un puits de gaz non conventionnel aux États-Unis varie entre 5 et 7 millions de dollars, alors que, selon les experts, il varierait entre 12 et 15 millions de dollars par puits pour l’Algérie, incluant le coût du brevet, les investissements additionnels dans les canalisations et la protection de l’environnement, les États-Unis étant totalement canalisés et ayant amorti leurs installations depuis longtemps.

Septièmement, l’exploitation de ce gaz implique une forte consommation d’eau douce et, en cas d’utilisation d’eau saumâtre, le recours à des unités de dessalement extrêmement coûteuses, notamment pour les techniques de recyclage de l’eau.

Huitièmement, il faut anticiper les effets nocifs sur l’environnement, notamment les émissions de gaz à effet de serre, la fracturation des roches pouvant conduire à un déséquilibre spatial et écologique. En cas de non-maîtrise technologique, elle peut contaminer les nappes phréatiques au Sud, rendant l’eau impropre à la consommation et engendrant des risques sanitaires graves, dont des maladies comme le cancer.

Neuvièmement, peu de pays — dont les États-Unis, encore imparfaitement — maîtrisent cette technologie de fracturation hydraulique. Si l’Algérie souhaite s’engager dans l’exploration du gaz de schiste, elle doit s’appuyer sur un co-partenariat incluant des clauses restrictives assorties d’importantes pénalités en cas de non-respect de l’environnement, ainsi que des dispositions garantissant la formation des Algériens pour tout opérateur étranger intervenant sur le territoire national.

Des techniques en cours protégeant l’environnement

Se pose aujourd’hui la question suivante : quelle sera la place du gaz de schiste décarboné au sein de la structure du gaz dans le cadre de la transition énergétique ?

Actuellement, pour extraire le gaz de schiste, la technique utilisée est la fracturation hydraulique, qui consiste à injecter un fluide composé d’environ 90 % d’eau, de 8 à 9,5 % de « proppants » — sable ou billes de céramique — et de 0,5 à 2 % d’additifs chimiques, sous très haute pression.

Les recherches s’orientent vers la réduction de la consommation d’eau, le traitement des eaux de surface, la réduction de l’empreinte au sol ainsi que la gestion des risques sismiques induits. Concernant la question de l’eau, qui constitue l’enjeu géostratégique fondamental du XXIe siècle — l’« or bleu » —, trois types de fluides peuvent, selon les experts, être utilisés en remplacement de l’eau : le gaz de pétrole liquéfié (GPL), essentiellement du propane ; les mousses d’azote (N2), qui permettent par exemple une réduction de 80 % du volume d’eau nécessaire, gélifiées à l’aide de dérivés de la gomme de Guar ; et enfin le dioxyde de carbone (CO2) ou l’azote liquides, qui permettent de se passer complètement ou en grande partie d’eau et d’additifs chimiques.

Sans être exhaustif, des alternatives à la fracturation hydraulique sont donc possibles, certaines déjà opérationnelles, d’autres encore au stade expérimental et demandant à être plus largement testées. L’objectif est de minimiser l’impact environnemental de la fracturation hydraulique, tant pour les volumes traités que pour la qualité des eaux, et de diminuer significativement la consommation d’eau et d’augmenter la production de gaz. La fracturation au gel de propane est en cours de développement : l’eau pourrait être remplacée par du propane pur non inflammable, ce qui permettrait d’éliminer l’utilisation de produits chimiques. Les premiers puits utilisant cette méthode ont été fracturés avec succès aux États-Unis. La fracturation exothermique non hydraulique, dite « fracturation sèche », injecte de l’hélium liquide, des oxydes de métaux et des pierres ponce dans le puits. La fracturation à gaz pur, peu nocive pour l’environnement, est surtout utilisée dans des formations rocheuses sensibles à l’eau, à une profondeur maximale de 1 500 mètres. La fracturation pneumatique injecte de l’air comprimé dans la roche-mère pour la désintégrer par ondes de choc, sans utiliser d’eau, mais avec un nombre restreint de produits chimiques. Enfin, la stimulation par arc électrique, ou fracturation hydroélectrique, libère le gaz en provoquant des microfissures dans la roche par ondes acoustiques, nécessitant peu ou pas d’eau, ni de proppants ou de produits chimiques, mais requérant en revanche une consommation importante d’électricité.

En conclusion, selon l’étude réalisée sous ma direction par d’éminents experts et les cadres de Sonatrach, la question de l’exploitation du gaz de schiste — parallèlement à l’efficacité énergétique, aux économies d’énergie passant par une nouvelle politique de subventions ciblées, au développement des énergies renouvelables et à l’hydrogène (voir étude réalisée sous la direction du professeur Abderrahmane Mebtoul, assisté du bureau d’études américain Ernst & Young et des cadres de Sonatrach, 2008) — doit faire l’objet d’un débat reposant sur des arguments d’experts de l’énergie, et non de généralistes qui ne maîtrisent pas ce dossier complexe, en associant la société civile, dont les associations chargées de la protection de l’environnement face aux impacts du réchauffement climatique. En dernier lieu, seul le Conseil national de l’énergie, sous la haute autorité du président de la République, est habilité à trancher sur ce dossier sensible.

ademmebtoul@gmail.com

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