Pétrole : Les cours plongent, mais la perturbation demeure
L’annonce d’un cessez-le-feu entre Washington et Téhéran a suffi à faire plonger le Brent de près de 13% sous la barre des 100 dollars le baril mercredi, tandis que les premiers navires franchissaient à nouveau le détroit d’Ormuz. Mais pour les analystes, la trêve reste trop fragile pour effacer la plus grave perturbation pétrolière de l’histoire des marchés mondiaux.
Mercredi, le baril de Brent de la mer du Nord s’effondrait de 12,8% à 95,30 dollars, tandis que son équivalent américain, le WTI, lâchait 14,9% à 96,11 dollars. En quelques heures, l’or noir avait repassé sous la barre symbolique des 100 dollars — un seuil qu’il n’avait pas quitté depuis le début du conflit, le 28 février, lorsque les bombardements américains et israéliens sur l’Iran avaient précipité la fermeture de facto de la voie maritime la plus stratégique du monde. Pour comprendre l’ampleur du choc, il faut mesurer ce que représente le détroit d’Ormuz à l’échelle de l’économie mondiale. En temps de paix, quelque 120 navires de transport de matières premières le franchissent chaque jour, acheminant environ 20 millions de barils de pétrole et une part significative du gaz naturel liquéfié mondial. Depuis le 1er mars, ce chiffre est tombé à une moyenne de 8 transits quotidiens, soit une contraction de 95%, selon la société d’analyse Kpler. Les flux de brut et de produits raffinés ont chuté de 20 millions à 2,6 millions de barils par jour — une hémorragie que l’Agence internationale de l’énergie a qualifiée de perturbation la plus grave de l’histoire du marché pétrolier mondial. Au 7 avril, 172 millions de barils de brut et de produits raffinés se trouvaient encore en mer dans le golfe arabo-persique, répartis sur 187 pétroliers chargés mais immobilisés. Plus de 800 navires au total sont bloqués dans le Golfe depuis fin février. Ce sont autant de cargaisons qui n’ont pas alimenté les raffineries, pas approvisionné les marchés, pas contenu la hausse des prix.
Un signal encore fragile
Dès mercredi matin, quelques heures après l’accord, les premiers navires ont commencé à rompre cet immobilisme. Le vraquier NJ Earth, sous pavillon grec, a franchi le détroit à 08h44 UTC ; le Daytona Beach, battant pavillon du Liberia, l’avait précédé à 06h59 UTC depuis le port de Bandar Abbas. Des images de reprise, mais pas encore de normalisation. Car ces traversées ont emprunté un itinéraire spécifique longeant l’île iranienne de Larak, surnommé le « péage de Téhéran » par les analystes de Lloyd’s List — un passage que l’Iran contrôle et dont il entend manifestement conserver la maîtrise, y compris en faisant payer certains armateurs ou en exigeant des négociations diplomatiques au cas par cas.
Trente navires commerciaux, dont 13 pétroliers, ont par ailleurs été attaqués ou ont signalé des incidents depuis le 1er mars. Aussi, si la réouverture du détroit constitue un signal fort pour les marchés, les opérateurs restent prudents. Kpler avertit que « les flux demeurent conditionnels et contraints sur le plan opérationnel », et que « l’opacité des routes continue de limiter la visibilité du marché ».
Sur les parquets financiers, la baisse des cours est réelle mais les certitudes inexistantes. « C’est précisément la perspective de normalisation, même temporaire, qui a déclenché un ajustement violent des prix », relève John Plassard, associé de la banque Cité-Gestion, soulignant que les 20 millions de barils quotidiens concernés suffisent à provoquer des réactions mécaniques immédiates. Mais il tempère aussitôt : les divergences fondamentales entre Washington et Téhéran — sur les sanctions, le programme nucléaire iranien et le contrôle du détroit — restent entières. Ce cessez-le-feu de deux semaines ne constitue en rien une résolution du conflit. Ray Sharma-Ong, directeur adjoint mondial des solutions multi-actifs chez Aberdeen Investments, partage ce diagnostic : si les prix devraient rester orientés à la baisse tant que la trêve tient, « les perturbations matérielles et logistiques ne disparaîtront pas du jour au lendemain ». Son collègue Michael Langham pousse le scepticisme plus loin encore, doutant que les États-Unis acceptent les dix conditions posées par l’Iran — notamment le retrait de la présence militaire américaine dans le Golfe. « Les risques globaux resteront élevés au cours des deux prochaines semaines », estime-t-il.
Sebastian Paris Horvitz, directeur de la Recherche chez LBPAM, maintient comme scénario central un dénouement rapide de la crise, mais reconnaît que la probabilité d’un scénario alternatif très négatif a sensiblement augmenté : une guerre prolongée maintiendrait des prix élevés, avec un risque sérieux de casser la croissance mondiale et d’alimenter une inflation bien supérieure aux projections actuelles.
Le gaz aussi en repli
Le reflux ne se limite pas au pétrole. Le gaz TTF néerlandais, référence européenne, a chuté de 14,3% à 45,64 euros le mégawattheure mercredi — son plus bas niveau en cinq semaines selon Trading Economics. Mais là encore, la détente reste partielle : environ 20% des approvisionnements mondiaux en gaz naturel liquéfié en provenance du Qatar demeurent interrompus, signe que la normalisation énergétique sera longue et laborieuse, quel que soit le sort réservé à la trêve irano-américaine dans les jours qui viennent.
Samira Ghrib

