Mise en concession des plages : L’État fixe les règles du jeu
Chaque été, c’est le même spectacle. Des parasols plantés d’une façade à l’autre, des accès bloqués, des concessionnaires sans titre qui font la loi sur des centaines de mètres de sable public. Cette année encore ? Peut-être pas. Un décret exécutif signé le 16 mai 2026 tente de mettre fin à vingt ans de gestion approximative du littoral algérien en imposant des règles claires là où régnait, en pratique, le flou.
Le texte modifie le décret de 2004 qui organisait déjà, sur le papier, l’exploitation touristique des plages ouvertes à la baignade. Sauf que ce cadre initial n’a jamais vraiment fonctionné. Les concessions s’obtenaient dans des conditions peu transparentes, les plans d’aménagement restaient lettre morte, et les estivants découvraient chaque saison que leur accès à la mer dépendait du bon vouloir d’un occupant dont le titre était souvent invérifiable. Le nouveau décret s’attaque à cette réalité-là.
Premier changement structurant : la création, dans chaque wilaya côtière, d’une commission d’adjudication permanente. Elle est présidée par le secrétaire général de wilaya et réunit une quinzaine de membres — directeurs sectoriels, représentants de la gendarmerie nationale, des services de sûreté, de la protection civile, chef de station maritime et président de l’APC concernée. Cette commission est seule compétente pour «l’élaboration du cahier des charges régissant l’adjudication», son organisation, l’ouverture des plis et «l’annonce des soumissionnaires retenus». Fini les attributions de gré à gré dans les couloirs des wilayas. Tout passe par une procédure formalisée, traçable, avec des acteurs identifiés.
Le texte encadre aussi ce que le concessionnaire peut faire — et ce qu’il ne peut pas faire. La concession ne peut porter que sur une fraction de la plage, dans des limites «n’excédant pas 30 % de la superficie totale». Les 70 % restants demeurent en accès libre. Le plan d’aménagement touristique, élaboré par la direction de wilaya chargée du tourisme et approuvé par arrêté du wali, doit obligatoirement prévoir «une bande de circulation libre des estivants, tout le long de la plage et au niveau de chaque partie concédée». Autrement dit, il sera désormais illégal de couper physiquement une plage en deux. Un panneau doit être installé à l’entrée de chaque plage, affichant ce plan. Les estivants pourront voir, en arrivant, ce à quoi ils ont droit.
La durée des concessions est fixée à trois saisons estivales, renouvelable deux fois. Neuf étés au maximum pour un même opérateur — contre des situations antérieures où certains occupants s’installaient sans limite de temps ni de titre. Et la concession est «incessible et intransmissible» : le bénéficiaire ne peut pas la revendre ou la sous-traiter. En cas de violation, «l’autorité ayant octroyé la concession procède à son annulation aux frais du concessionnaire».
Le texte prévoit aussi ce qui se passe quand personne ne se présente à l’adjudication — scénario fréquent sur les plages peu attractives commercialement. Si la première adjudication est infructueuse, on en lance une deuxième. Si la deuxième échoue à son tour, la concession revient à la commune ou à un établissement public lié aux loisirs, «par voie de procédure négociée directe». La commune s’engage alors à exploiter la plage en régie directe. Plus de plage abandonnée à elle-même, livrable aux occupations informelles qui prospèrent précisément dans ce vide.
Les établissements hôteliers classés conservent une priorité pour les plages attenantes à leurs infrastructures — mesure ancienne, reconduite. Mais le délai pour exercer cette priorité est désormais strict : huit jours après notification du prix de la meilleure offre. Passé ce délai, «le silence du gérant est considéré comme une renonciation». La règle existe, le délai est court, et il ne sera plus possible de bloquer indéfiniment une procédure au nom d’un droit qu’on n’exerce pas.
Reste la vraie difficulté, que ce décret pose mais ne résout pas seul : l’application. Les textes encadrant les plages ne manquaient pas avant 2026. Ce qui manquait, c’était le contrôle. La nouvelle commission de wilaya, le plan affiché à l’entrée de chaque plage, l’obligation de payer la contrepartie financière avant même de signer la convention — tout cela crée des contraintes nouvelles et vérifiables. Ce décret est un outil. Son efficacité se mesurera sur le sable.
Samir Benisid

