Paris invité à tirer les enseignements de la visite du pape en Algérie : Une leçon de vivre ensemble
La Grande Mosquée de Paris a consacré le dernier numéro de son magazine numérique Iqraa à la visite officielle du pape Léon XIV en Algérie, achevée cette semaine. Dans ses colonnes, le recteur Chems-eddine Hafiz y livre une réflexion qui dépasse largement le compte rendu d’un voyage pontifical. Il estime que «la France a besoin d’entendre ce que l’Algérie vient de montrer. Non pas pour copier. Mais pour comprendre que ce qu’elle peine à construire — un espace où les appartenances coexistent sans s’affronter — n’est pas une utopie.»
Le souverain pontife a quitté l’Algérie après trois jours de visites qui ont marqué les esprits. Pour Hafiz, présent lors des cérémonies, l’accueil réservé au chef de l’Église catholique par une société majoritairement musulmane mérite qu’on s’y arrête. Dans un billet titré Léon XIV en Algérie : et si l’autre était déjà nous, il pose la question frontalement : pourquoi cette sérénité ? Pourquoi cette chaleur sans mise en scène ? Sa réponse ne tourne pas autour du pot. «Peut-être parce qu’une société qui a traversé ce qu’a traversé l’Algérie — la colonisation, la guerre d’indépendance, la décennie de violence fratricide — et qui en est sortie sans perdre son sens de l’hospitalité, a compris quelque chose d’essentiel que les sociétés plus préservées n’ont pas encore appris : que l’identité véritable ne se défend pas, elle se vit», écrit-il. Le recteur ne s’en tient pas à l’hommage. Il retourne l’expérience algérienne comme un miroir tendu vers Paris. «La France a besoin d’entendre ce que l’Algérie vient de montrer. Non pas pour copier. Mais pour comprendre que ce qu’elle peine à construire — un espace où les appartenances coexistent sans s’affronter — n’est pas une utopie.» Et d’ajouter, à propos du discours prononcé par Léon XIV depuis Djamaa El-Djazair, la Grande Mosquée d’Alger érigée sur la côte méditerranéenne : «Si l’islam y est une ressource pour le lien plutôt qu’un facteur de division, ce n’est pas malgré ses valeurs. C’est grâce à elles. Le pape l’a dit à sa manière, depuis la plus grande mosquée d’Afrique.»
Ce numéro spécial d’Iqraa ne se limite pas à la voix du recteur. Dans son Focus intitulé Le Pape en Algérie, vu du monde : Alger au centre d’une géographie morale, la rédaction a compilé des extraits de titres de la presse internationale. Le constat qui en ressort est convergent : «À Alger, le pape n’a pas seulement visité un pays, il a mis en scène une certaine idée du monde, un monde où la paix ne se proclame pas depuis les abstractions, mais se cherche dans les lieux où l’histoire, la foi et la mémoire acceptent encore de se parler.»
Le magazine donne également la parole au cardinal Jean-Marc Aveline, archevêque de Marseille et président de la Conférence des évêques de France, pour qui le choix géographique du voyage n’est pas anodin. «Commencer ce voyage africain par l’Algérie est lourd de sens», déclare-t-il dans un entretien accordé à la publication. Une formule courte, mais qui pèse : Aveline connaît bien l’Algérie, lui dont l’archidiocèse marseillais entretient depuis des décennies des liens tissés de part et d’autre de la Méditerranée.
Le numéro s’enrichit par ailleurs de reportages illustrés sur les étapes du voyage pontifical. Annaba, où repose saint Augustin, y tient une place particulière sous le titre Annaba, la terre de Saint Augustin : une mémoire qui ne s’efface. Des portraits de saint Augustin et de feu Mgr Henri Teissier — figure algérienne du dialogue interreligieux — complètent l’ensemble, aux côtés d’un article consacré à Djamaa El-Djazair.
Pendant ce temps, Léon XIV poursuit son tour du continent. Après avoir célébré une messe en plein air à l’aéroport de Yaoundé au terme de trois jours au Cameroun, le pape s’est envolé samedi pour Luanda. C’est sa troisième visite en Angola pour un pape régnant, après Jean-Paul II en 1992 et Benoît XVI en 2009. Il doit y rester jusqu’à mardi. Les foules qui s’étaient massées au Cameroun devraient, selon les observateurs, se reproduire en Angola.
Ce que le magazine de la Grande Mosquée de Paris retient de tout cela, c’est moins l’itinéraire que le signal. À l’heure où le débat sur l’islam de France tourne souvent à l’affrontement, voir le pape accueilli dans la dignité au cœur d’Alger offre, selon Chems-eddine Hafiz, une leçon que la France ferait bien de ne pas ignorer.
Salim Amokrane

