Maroc : Une députée de gauche accuse le Makhzen de laisser « judaïser » le royaume
Depuis la normalisation des relations entre Rabat et Tel-Aviv, officialisée en décembre 2020, la vie politique marocaine connaît des turbulences que le pouvoir peine à étouffer. La députée Nabila Mounib, élue au Parlement sous les couleurs du Parti socialiste unifié (PSU) et figure connue de l’opposition de gauche, multiplie les sorties fracassantes pour dénoncer ce qu’elle décrit comme un processus de « judaïsation » du royaume. Ses dernières révélations — pressions sur les parlementaires, restitutions foncières expéditives, gestion des biens waqfs confiée à des personnalités liées à l’entité sioniste — ont relancé un débat que les autorités marocaines préféreraient visiblement étouffer.
Le cœur du dossier est foncier. Depuis la normalisation, des ressortissants israéliens d’origine marocaine sont revenus dans le Royaume chérifien réclamer des biens immobiliers, des terres agricoles et des commerces qu’ils disent avoir abandonné lors de leur départ, il y a plusieurs décennies. Des familles marocaines installées dans ces propriétés depuis une, parfois plusieurs générations, se retrouvent aujourd’hui exposées à des procédures d’expulsion. Ce qui interpelle Mounib, c’est la vitesse à laquelle ces dossiers sont traités. Les décisions tombent avec une célérité inhabituelle, sans que les familles concernées disposent de recours effectifs. Certaines occupent ces logements ou exploitent ces terres depuis 90 ans, voire 120 ans. L’étape suivante, selon la parlementaire, serait la naturalisation de ces anciens émigrés et de leurs descendants nés hors du royaume.
Les parlementaires sous pression
C’est sur ce point qu’elle a jeté son pavé le plus récent. Lors d’une prise de parole publique, Mounib a révélé l’existence de pressions exercées sur des membres du Parlement pour faire adopter des textes législatifs allant dans ce sens. « Certaines parties nous pressent pour naturaliser les sionistes et criminaliser l’antisémitisme. Comment assumer nos responsabilités devant le peuple marocain qui refuse cela ? Ça va venir et ça fait peur », a-t-elle déclaré. Des mots qui ont fait l’effet d’une gifle dans le landerneau politique marocain.
La parlementaire avait déjà ouvert un autre front en novembre 2023, en interpellant le ministre des Affaires religieuses Ahmed Toufik sur la gestion des biens waqfs dans la région de Rabat et Salé. Selon Ahmed Ouihmane, président de l’Observatoire marocain contre la normalisation, le responsable chargé de cette administration serait « un juif sioniste qui serait de la famille, si ce n’est carrément le frère même du ministre israélien de l’Intérieur Aryé Dery (à l’époque des faits, NDLR) ». Interrogé, Ahmed Toufik n’a pas contesté les faits. Il a reconnu que la famille concernée gérait ces waqfs depuis l’époque du sultan Moulay Youssef, c’est-à-dire depuis le début du XXe siècle. Une confirmation qui, dans le contexte actuel, a pesé lourd.
En février 2024, Mounib avait provoqué une vague de critiques en pointant Israël comme instigateur des tensions entre internautes marocains et algériens. Elle avait évoqué l’action de « mouches électroniques sionistes » maîtrisant les dialectes des deux pays pour exacerber les rivalités et « raviver l’animosité ». « La guerre ne présente aucun intérêt », avait-elle dit, appelant à l’édification d’un grand Maghreb et à faire « front commun au Sud de la Méditerranée » en valorisant les richesses complémentaires des deux pays. Ces propos lui avaient valu une campagne de dénigrement coordonnée, que ses soutiens attribuent aux relais du Makhzen.
L.S.

