Alger-Paris : Un dégel sous pression
La mémoire s’impose résolument au cœur des rapports entre Alger et Paris.
Ce n’est pas coïncidence ni une cohérence des agendas anodine. Au moment où l’Algérie commémore la Journée nationale de la Mémoire et les massacres du 8 mai 1945, Paris France tente de rouvrir un canal politique abîmé par deux années de crises à répétition, sur fond de dossiers migratoires et de tensions ravivées par la politique intérieure française. Jeudi, à l’occasion du 81e anniversaire des massacres du 8 mai 1945, le président de la République Abdelmadjid Tebboune a adressé un message au ton grave, rappelant que « le peuple algérien commémore, en ce 8 mai, l’un des plus atroces massacres et crimes de génocide contre l’humanité de l’époque contemporaine ». Il a décrit « une page profondément empreinte de la haine coloniale, parmi les plus sombres que l’humanité ait connues », dénonçant « un mépris flagrant du droit à la vie » et fustigeant des « milieux extrémistes » qui, souligne-t-il, continuent de défendre « le mensonge du colonialisme porteur de civilisation et de progrès ». Dans ce texte, le chef de l’État rappelle que les événements de Sétif, Guelma et Kherrata furent « un génocide perpétré contre des Algériens sans défense, dont des femmes et des enfants », évoquant « 45.000 martyrs » et des scènes d’horreur — villages incendiés, exécutions, fosses communes —, avant d’insister sur leur portée historique. Ces sacrifices, écrit-il, ont nourri la prise de conscience conduisant au déclenchement du 1er Novembre 1954 et à l’internationalisation de la cause algérienne.
Tebboune n’en est pas resté au recueillement. Il a fixé une ligne politique pour l’avenir, en annonçant avoir instruit le ministère des Moudjahidine et des Ayants-droit de concrétiser deux projets : des « assises nationales de la Mémoire et de l’Histoire » et « la préparation d’un projet de loi relatif à la Mémoire nationale, en fidélité aux martyrs des massacres du 8 mai 1945 et aux martyrs de l’Algérie ». Une loi mémorielle, en réponse implicite aux débats qui ont longtemps agité Paris sur ses propres textes historiques. Et de fixer une condition explicite à toute normalisation : « Ces sacrifices douloureux demeureront à jamais l’un des chapitres glorieux de notre histoire contemporaine et resteront présents (…) dans le dossier de la Mémoire, qui constitue l’un des fondements essentiels pour bâtir des relations affranchies de la glorification outrancière d’une époque coloniale sombre et injuste, ainsi que d’un discours extrémiste prisonnier d’une nostalgie illusoire et révolue. »
L’ambassadeur de France de retour à Alger
C’est dans ce contexte mémoriel, sensible par définition, que Paris a choisi d’envoyer un signal diplomatique. L’Élysée a acté le retour à Alger de l’ambassadeur Stéphane Romatet, rappelé à Paris en avril 2025 au plus fort d’un nouvel épisode de brouille. La présidence française dit vouloir « restaurer un dialogue efficace ». Dans la foulée, la ministre française déléguée aux Armées et aux Anciens combattants, Alice Rufo, s’est rendue vendredi à Sétif, accompagnée de l’ambassadeur et de l’historien Benjamin Stora — dont les recommandations de gestes symboliques n’ont jamais cessé — ainsi que de la députée Sabrina Sebaihi, originaire précisément de Sétif. Sur place, la ministre a déposé une gerbe devant la stèle commémorative et déclaré qu’« il faut faire preuve de courage pour regarder l’histoire en face telle qu’elle s’est réellement déroulée, dans le respect de la Mémoire de l’Algérie ». Rufo était aussi porteuse d’un message, d’une feuille de route qu’Emmanuel Macron l’avait chargée de remettre au président Tebboune.
Le retour de Romatet n’est pas un point de départ. C’est l’aboutissement visible d’un processus discret, entamé il y a plusieurs mois. La visite à Alger du ministre français de l’Intérieur Laurent Nunez, en février dernier, avait déjà permis de relancer la coopération sécuritaire et migratoire. Sur Europe 1, Nunez avait assumé l’inflexion en déclarant : « Je suis allé en Algérie parce que je pense qu’il fallait sortir de cette logique de bras de fer, d’opposition frontale, qui n’a pas marché », ajoutant que « On ne peut pas ne pas avoir de relations avec l’Algérie ». Paris a depuis acté une reprise des reconduites de ressortissants algériens en situation irrégulière, après une phase de blocage consulaire.
Cette reprise intervient au terme d’une séquence de tensions nourrie par plusieurs dossiers : la reconnaissance par la France de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, vécue à Alger comme une provocation ; l’affaire Boualem Sansal, depuis résolue par une grâce présidentielle ; et surtout l’affaire Amir DZ, qui a conduit à l’arrestation d’un agent consulaire algérien et à une escalade d’expulsions croisées de douze agents de chaque côté, en avril 2025.
La relation bilatérale repose aussi sur des réalités structurantes que ni Paris ni Alger ne peuvent ignorer : des millions de binationaux et de Français d’origine algérienne, une dépendance énergétique française envers l’Algérie via le gaz naturel, une coopération sécuritaire sur le Sahel. Une ouverture que le président français a voulu pousser dans le discours pour des considérations de politique interne en prévision des présidentielles de 2027, avec la montée de l’extrême droite qui a fait du discours anti-algérien un fond de commerce. La semaine dernière, il a d’ailleurs qualifié les chantres de ce courant de « mabouls » dont l’obsession anti-algérienne, dit-il, ne sert pas les intérêts de la France.
Il ne manque plus, sur le plan institutionnel, qu’un pas pour revenir à la situation d’avant-crise : la nomination d’un ambassadeur d’Algérie à Paris. Entre les gestes symboliques et les réalités tenaces, le dégel est réel mais fragile. La mémoire demeure une ligne rouge à Alger. Et les turbulences de la politique intérieure française à l’approche de 2027, continuera de pousser cette relation dans une valse des contraires où chaque pas en avant reste exposé au prochain dossier qui fâche.
Azzedine Belferag

