Actualité

Visite du Président Tebboune à Ankara : Le partenariat change d’échelle

Le président de la République Abdelmadjid Tebboune a bouclé vendredi sa visite officielle en Turquie sur une séquence dense : cérémonie de signature, conférence de presse conjointe, première session d’un conseil stratégique bilatéral inédit. En deux jours à Ankara, les deux pays ont posé les jalons d’un partenariat qui dépasse désormais le cadre des échanges commerciaux ordinaires pour s’inscrire dans une logique de coopération structurée sur le long terme.

La pièce maîtresse de la visite reste la création du Conseil de coopération stratégique de haut niveau algéro-turc, dont Tebboune et son homologue Recep Tayyip Erdogan ont coprésidé la première session. Les deux chefs d’État ont signé la déclaration conjointe sanctionnant cette session, un texte qui donne désormais une base institutionnelle à une relation bilatérale jusque-là portée essentiellement par la bonne volonté des dirigeants. Pour l’économiste Abderrahmane Hadef, interrogé par l’APS, cette mécanique nouvelle est essentielle : elle «permettra de suivre les grands projets et de coordonner les visions économiques entre les deux pays», tout en conférant aux relations bilatérales «une dimension plus stable et plus efficace». Sans ce type de cadre, les accords restent des intentions ; avec lui, ils deviennent des engagements traçables. Autour de ce pivot institutionnel, une série d’accords couvrant l’industrie, le commerce, l’agriculture, les médias, la poste et les transports ont été paraphés au Complexe présidentiel. Parmi les textes les plus significatifs : un mémorandum entre l’Agence algérienne de promotion de l’investissement (AAPI) et le Bureau turc de l’investissement, un protocole de coopération entre l’EPTV et la TRT dans le domaine audiovisuel, un accord sur la reconnaissance mutuelle des permis de conduire, un mémorandum sur la gestion des catastrophes et des situations d’urgence, et — fait notable — une déclaration annonçant l’ouverture de négociations en vue d’un accord commercial préférentiel entre les deux pays. Sur ce dernier point, les ministres du commerce des deux pays, Kamel Rezig côté algérien et Omer Bolat côté turc, ont apposé leur signature sur un texte qui pourrait, s’il aboutit, remodeler en profondeur la structure des échanges bilatéraux.

Les chiffres avancés lors du Forum d’affaires algéro-turc — qui s’est tenu en marge de la visite avec plus de 300 opérateurs économiques des deux pays — donnent la mesure de l’enjeu. Le directeur général de l’AAPI, Omar Rekkache, a indiqué que «plus de 90 projets d’investissement turcs ont été enregistrés depuis la promulgation de la nouvelle loi sur l’investissement», auxquels s’ajoutent «près de 30 entreprises turques actuellement engagées dans la concrétisation de nouveaux projets». Erdogan, de son côté, a évoqué «plus de 1 600 entreprises turques en Algérie» actives dans l’industrie, les mines et l’agriculture, et rappelé l’objectif de 10 milliards de dollars d’échanges commerciaux fixé en 2023. La barre n’est pas encore atteinte, mais la dynamique semble s’accélérer.

Axe économique et géostratégique

Dans une déclaration conjointe à la presse, Tebboune a dit vouloir «renforcer le niveau de coopération» à travers «la diversification de la coopération économique et l’élargissement des domaines de partenariat aux secteurs des énergies renouvelables, de l’agriculture, de l’industrie et des mines». Il a salué «la réactivation du Forum d’affaires et son rôle central dans les échanges commerciaux et la dynamique des investissements entre les opérateurs économiques des deux pays», se disant satisfait d’entretiens qu’il a qualifiés de «riches et fructueux». Erdogan a répondu en affirmant que les relations bilatérales «ont atteint, grâce au soutien sincère de mon cher frère Tebboune, leurs plus hauts niveaux dans l’histoire de la République», ajoutant suivre «avec grand intérêt la vision de l’Algérie nouvelle» et se réjouir de voir l’Algérie «briller dans sa région».

L’économiste Hadef lit dans cette orientation une ambition qui dépasse le cadre strict des deux pays. La coopération algéro-turque, dit-il, est «en train de se transformer progressivement en un axe économique et géostratégique qui s’étend vers l’espace méditerranéen, africain et euro-asiatique». Il y voit la possibilité de «développer des chaînes de valeur communes combinant les ressources algériennes et l’expertise industrielle et technologique turque», et évoque même un potentiel de coopération dans le transport maritime, les ports et la logistique pour «créer de nouveaux corridors commerciaux reliant l’Afrique à la Méditerranée et aux marchés euro-asiatiques».

Palestine et Liban : des visions qui convergent

La dimension politique de la visite n’a pas été absente. Les deux présidents ont échangé sur plusieurs dossiers brûlants, en particulier la situation à Ghaza et au Liban. Tebboune a été explicite : «Nous avons exprimé notre condamnation des violations du droit international et du droit international humanitaire par l’occupation israélienne. Nous avons aussi condamné ses agressions flagrantes contre le Liban frère et ses pratiques brutales dans la bande de Ghaza.» Les deux chefs d’État ont également «condamné la décision de l’occupation israélienne portant atteinte à la souveraineté et à l’intégrité territoriale de la République fédérale de Somalie», et abordé les situations en Libye, au Sahel et la question du Sahara occidental — des dossiers sur lesquels Tebboune a dit que les analyses «étaient franches et fructueuses». Erdogan, pour sa part, a tenu à se recueillir à la mémoire des martyrs des massacres du 8 mai 1945 à Sétif, Guelma et Kherrata, dont l’Algérie commémorait le 81e anniversaire au lendemain de la visite.

En marge du protocole, les deux présidents ont procédé à un échange de décorations. Tebboune a reçu l’Ordre de l’État, la plus haute distinction civile turque décernée aux chefs d’État, qu’il a commenté comme «la concrétisation d’un partenariat exemplaire porté par une dynamique ascendante et de grandes ambitions» et comme la traduction de «la volonté de nos deux pays d’être des acteurs contribuant aux efforts de sécurité et de paix, notamment au regard de la situation prévalant dans la région du Moyen-Orient». En retour, Erdogan a reçu la médaille « Athir » de l’Ordre du mérite national algérien.

La visite s’est achevée vendredi avec une rencontre de Tebboune avec les membres de la communauté algérienne établie en Turquie, venus nombreux à sa résidence d’Ankara. Un épilogue à une séquence essentiellement stratégique, qui aura surtout confirmé qu’Alger et Ankara ont décidé, ensemble, de passer à la vitesse supérieure.

Samir Benisid

admin

admin

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *