Absences de Mohamed VI, des affaires et des favoris encombrants : Chronique d’une fin de règne
Un livre paru à Paris le 6 mai sème le trouble à Rabat. Signé par deux journalistes du Monde, Le Roman d’un roi ausculte sans ménagement le règne de Mohammed VI — ses absences, ses affaires, ses favoris encombrants — et pose une question que personne n’ose formuler ouvertement dans le royaume : à quoi ressemblera l’après ? C’est le deuxième ouvrage de ce type en moins d’un mois. Christophe Ayad et Frédéric Bobin, journalistes au Monde, publient chez Grasset le résultat de plusieurs années d’enquête, adossé à une série d’articles parue à l’été 2025. Trois cents pages pour dresser le bilan d’un monarque dont l’absence physique, écrivent-ils, « n’a d’égale que l’omniprésence de ses intérêts financiers ». Le livre a déjà été mis en vente en rupture de stock à Paris. Au Maroc, il circule clandestinement en version numérique.
Le fil rouge du livre tient en un mot : l’absence. Depuis plusieurs années, Mohammed VI semble avoir développé une allergie au protocole de Rabat, à la pesanteur des cérémonies officielles, à la proximité physique avec ses sujets. Les auteurs le qualifient de « monarque intermittent ». Ses séjours prolongés en France ne sont plus, selon eux, des exceptions diplomatiques. Ce sont un mode de vie. Le trône, écrivent-ils, est devenu « un fauteuil vide ». Et cette vacance n’est pas qu’une anecdote privée : elle paralyse. Le livre raconte avec précision des mois de gel administratif, des arbitrages cruciaux suspendus à un signal qui ne vient pas, un pays en pilotage automatique « suspendu aux humeurs d’un souverain devenu invisible à son propre peuple ».
Le chapitre qui fait le plus de bruit concerne les frères Azaitar. Ces champions de MMA, au passé judiciaire trouble en Allemagne, ont pénétré le premier cercle royal au point d’en devenir, selon les auteurs, les véritables gardiens. Ils occupent des résidences royales, utilisent la flotte d’avions officielle, s’affichent avec une morgue qui scandalise le Makhzen traditionnel. Les sources d’Ayad et Bobin sont sans équivoque : « On n’entre plus au palais par le mérite ou la lignée, mais par la grâce d’une amitié fusionnelle avec les frères Azaitar, devenus les véritables portiers de la volonté royale. » Résultat : des tensions inédites au sein des services de sécurité — DGST, DGSN — et au sein même de la famille royale. Les auteurs voient dans cette relation le symptôme d’un roi qui cherche à s’extraire de sa propre condition, préférant la compagnie de « bad boys » à celle de ses conseillers officiels.
Sur le terrain économique, le tableau n’est pas plus reluisant. Via le holding Al Mada, Mohammed VI est présent partout : banques, mines, grande distribution, assurances, télécoms. Les deux journalistes sont directs : « Le conflit d’intérêt n’est pas un accident de parcours au Maroc, c’est l’essence même du système de gouvernance. Le roi édicte les lois et ses entreprises en sont les premières bénéficiaires. » La fortune royale, estimée à plus de cinq milliards d’euros, pèse d’autant plus lourd que les inégalités sociales se creusent. Le passage du « roi des pauvres » de 1999 au « roi des affaires » d’aujourd’hui est documenté chapitre après chapitre.
Pour protéger ce système, le régime a, selon les auteurs, troqué la répression directe contre une arme plus perverse : le déshonneur public. Les cas des journalistes Omar Radi et Soulaimane Raissouni sont analysés comme emblématiques d’une méthode désormais rodée. Plutôt que de fabriquer des prisonniers politiques, le régime « fabrique des délinquants sexuels » pour briser toute velléité de contestation et couper les accusés de leurs soutiens internationaux. La presse indépendante, vibrante au début des années 2000, a été selon les auteurs « décapitée », remplacée par une presse de diffamation au service des services de renseignement.
Le séisme du Haut-Atlas de septembre 2023 occupe dans le livre une place à part. Pendant que les montagnes s’effondraient et que les morts se comptaient par milliers, Mohammed VI se trouvait à Paris. L’État, racontent Ayad et Bobin, s’est retrouvé tétanisé, incapable de déclencher les secours internationaux sans le feu vert d’un monarque injoignable. Le silence de plusieurs jours est analysé comme « le paroxysme d’une déconnexion totale ».
Le livre s’achève sur la succession. Moulay Hassan, 23 ans, monte en puissance — sa représentation du roi lors de la visite de Xi Jinping en 2024 l’a confirmé sur la scène diplomatique. Mais derrière les images d’Épinal, les auteurs décrivent un palais fracturé par les clans. Le retour progressif de Lalla Salma, la mère du prince héritier, longtemps mise en quarantaine après son divorce en 2018, redistribue les cartes. À Rabat, chacun calcule. Les proches de Fouad Ali El-Himma, conseiller historique du roi et figure honnie de l’ex-épouse, savent que le vent peut tourner vite. La « transition qui n’a pas encore commencé » est décrite par les auteurs comme une bombe à retardement, dans un contexte où la santé du souverain alimente toutes les spéculations et laisse entrevoir, au-delà de la fin de règne, les prémices d’une crise majeure au sein de la monarchie.
Lyes Saïdi

