Avoirs gelés, détroit d’Ormuz, nucléaire : Téhéran et Washington dessinent un après-guerre sous tension
L’Iran a revendiqué mardi sa pleine souveraineté sur l’utilisation de ses avoirs qui seront débloqués par les États-Unis dans le cadre du protocole d’accord signé la semaine dernière, tandis que les deux pays poursuivent en Suisse des discussions techniques dont l’issue reste incertaine sur plusieurs points essentiels, du nucléaire au contrôle du détroit d’Ormuz.
C’est depuis Genève que l’ambassadeur iranien auprès de l’ONU, Ali Bahreini, a posé le ton. Lors d’une conférence de presse tenue mardi matin, il a affirmé que l’Iran est «le seul pays à décider du sort des avoirs qui vont être débloqués» et qu’«aucun autre pays ni aucune autre entité n’aura son mot à dire sur la manière dont ces avoirs doivent être utilisés». La mise au point est directe et vise explicitement Washington. Le vice-président américain JD Vance avait en effet évoqué lundi, au sortir des pourparlers de Suisse, un possible mécanisme de contrôle destiné à empêcher que les fonds ne financent ce qu’il a qualifié de «terrorisme», laissant entendre que le déblocage pourrait être conditionné à des achats agricoles américains. «Si des avoirs iraniens venaient à être débloqués, ils serviraient à enrichir les agriculteurs américains tout en nourrissant le peuple iranien», avait-il déclaré. La réplique de Bahreini est sans ambiguïté. «Je rejette toute affirmation selon laquelle un autre pays aurait un rôle à jouer pour influencer ces décisions ou ces processus», a-t-il lancé.
Sur le fond, le protocole d’accord signé entre les deux pays prévoit que les fonds iraniens gelés ou soumis à restrictions seront «pleinement rendus disponibles et utilisables» dès sa mise en œuvre. Téhéran a précisé mardi que 12 milliards de dollars d’avoirs seront libérés en deux tranches de 6 milliards. Le chef de la délégation iranienne pour les discussions techniques, Kazem Gharibabadi, a communiqué ce chiffre à l’agence gouvernementale IRNA. L’ambassadeur Bahreini a indiqué que le déblocage devrait intervenir «très prochainement», tout en reconnaissant que des aspects techniques impliquant les États-Unis et le Qatar restent à régler, une partie des avoirs étant détenue dans ce pays du Golfe. Il a néanmoins clairement délimité le rôle de ces deux États à des questions d’ordre technique, excluant toute forme d’influence sur les décisions d’utilisation qui relèvent, selon lui, «de l’Iran, et de lui seul».
Au terme de la première session de discussions directes irano-américaines qui s’est achevée lundi à l’aube en Suisse, les deux parties ont adopté une «feuille de route visant à parvenir à un accord définitif dans un délai de soixante jours». Quatre groupes de travail ont été constitués, portant respectivement sur la levée des sanctions, le dossier nucléaire, la reconstruction et le développement économique de l’Iran, ainsi qu’un groupe de suivi. Le négociateur en chef iranien, Mohammad Bagher Ghalibaf, président du Parlement, a salué dans une vidéo publiée sur son compte Telegram «de belles réussites», citant notamment les avancées sur le détroit d’Ormuz, le dossier libanais, les dérogations pétrolières et le déblocage des avoirs. Il a toutefois tempéré cet optimisme en soulignant que les discussions «ne font que commencer».
La question du détroit d’Ormuz cristallise des positions sensibles. Ghalibaf a affirmé lundi que «l’administration du détroit d’Ormuz ne redeviendra jamais ce qu’elle était avant la guerre», tout en précisant que les règles internationales seraient respectées. Cette déclaration intervient alors que le trafic maritime dans le passage stratégique a connu lundi un rebond notable : au moins 36 navires transportant des matières premières y ont transité, un niveau inhabituel depuis le début du conflit selon les données de la plateforme Kpler. Ce trafic représente environ un tiers du volume observé en temps de paix, le détroit assurant ordinairement le passage d’un cinquième des exportations mondiales d’hydrocarbures. Sur les marchés, le prix du baril de Brent reculait mardi de 0,67 % à 77,38 dollars, le marché prenant acte de cette reprise partielle des flux.
Le dossier nucléaire reste, lui, particulièrement embrouillé. Donald Trump a affirmé mardi sur sa plateforme Truth Social que l’Iran avait «pleinement et totalement accepté des inspections nucléaires du plus haut niveau pour une longue durée», garantissant selon lui une «honnêteté nucléaire». JD Vance avait également qualifié d’«étape majeure» l’accord des Iraniens pour réinviter les inspecteurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique. Or, le ministère iranien des Affaires étrangères a contredit ces déclarations mardi, précisant qu’aucune réunion avec le directeur général de l’AIEA n’était prévue et que l’agence n’inspecterait pas «les installations nucléaires iraniennes endommagées par l’agression militaire américaine et sioniste», selon les termes du porte-parole Esmaeil Baghaei. Cette divergence publique entre les deux capitales illustre la fragilité d’un processus diplomatique encore à ses prémices.
Sur le front régional, la diplomatie iranienne s’est déployée simultanément sur plusieurs axes. Le chef de la diplomatie Abbas Araghtchi a accompagné le président Massoud Pezeshkian au Pakistan, pays qui a joué un rôle de médiateur dans les pourparlers irano-américains. Araghtchi y a rencontré le président pakistanais Asif Ali Zardari et le Premier ministre Shehbaz Sharif. Auparavant, lui et Ghalibaf avaient fait une escale à Oman, où ils ont été reçus par le chef de la diplomatie omanaise, Badr Al-Boussaïdi, l’Oman ayant traditionnellement servi de canal discret entre Téhéran et Washington.
Au Liban, la situation demeure fragile malgré l’accalmie observée depuis samedi soir. Des tirs de mitrailleuses attribués à l’armée d’occupation israélienne ont causé deux morts et plusieurs blessés mardi dans la région de Nabatiyé, selon l’Agence nationale d’information libanaise. Le Hezbollah a dénoncé une «violation flagrante» du cessez-le-feu. Le bilan global de l’agression israélienne contre le Liban depuis le 2 mars s’élève désormais à 4.175 morts et 12.164 blessés selon le ministère libanais de la Santé. L’accord irano-américain est censé couvrir ce volet libanais, mais son application concrète reste suspendue aux mêmes tensions qui traversent l’ensemble du processus de négociation.
Ghalibaf a par ailleurs estimé que l’entité sioniste se montrait «farouchement opposé» aux négociations, les percevant «comme une menace à sa propre existence» et cherchant à les «saboter».
Lyes Saïdi

