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Le scandale mondial qui démasque la censure dans l’industrie du divertissement

Le rappeur américain Macklemore a été retiré de la tournée d’Ed Sheeran après avoir lancé un « Free Palestine » et avoir souligner que la critique du génocide et des crimes israéliens en Palestine n’a rien à voir avec l’antisémitisme sur scène, sous la pression de propriétaires de stades dont Robert Kraft, patron du Kraft Group, propriétaire du Gillette Stadium et un soutien assumé du lobby pro-israélien aux Etats-Unis. Une affaire qui a pris une tournure à laquelle ne s’attendait pas ni Sheeran ni Robert Kraft et qui s’est transformée en scandale mondial sur la liberté d’expression des artistes, l’argent et le silence imposé face aux horreurs commises à Ghaza. Tout commence les 4 et 5 septembre au MetLife Stadium, dans le New Jersey. En première partie de Sheeran, Macklemore s’est présenté en keffieh, a fait défiler sur les écrans des images des destructions à Ghaza et a entraîné le public dans des chants de soutien à la Palestine. Il a interprété « Hind’s Hall », titre consacré à Hind Rajab, fillette palestinienne de cinq ans tuée par des soldats israéliens à Ghaza City en janvier 2024. La réaction ne s’est pas fait attendre. L’Anti-Defamation League a fustigé la prestation et l’Israeli-American Council a lancé une pétition pour obtenir son départ.

C’est là qu’intervient Robert Kraft. Selon Macklemore, Sheeran lui a confié que le milliardaire avait rallié d’autres propriétaires de stades, qui ont posé un ultimatum, le rappeur ou les salles. Kraft a assumé publiquement sa décision de lui interdire le Gillette Stadium, invoquant les actes du rappeur et un « broader history of antisemitic rhetoric and imagery » (Une histoire plus large de rhétorique et d’imagerie antisémite) . Il n’a en revanche pas répondu à l’accusation d’avoir fait pression sur ses pairs. Il faut préciser que Macklemore a toujours affirmé que sa critique d’Israël ne visait pas les Juifs. Le promoteur de la tournée a fini par annoncer, le 14 septembre, que le rappeur était retiré des huit dates restantes aux États-Unis, faute de quoi les salles refusaient d’accueillir les concerts. Un détail n’a pas échappé aux observateurs. La plupart de ces stades appartiennent à des villes, des États ou des entités publiques, ce qui soulève de possibles questions liées au Premier amendement.

Le rappeur a répondu par un geste. Il a annoncé qu’il reversera le million de dollars de ses gains nets de la tournée à six organisations d’aide aux Palestiniens et il a invité Kraft à faire de même. Ce dernier a rétorqué que Sheeran lui avait déjà demandé de s’associer à un don de 2 millions de dollars.

Un retrait collectif par solidarité

Ed Sheeran, lui, a choisi la prudence, et c’est ce choix qui lui vaut aujourd’hui le plus de critiques. Le chanteur a affirmé vouloir faire de sa notoriété un lieu de « safety and sanctuary » et a reconnu la force de conviction de son ancien invité, tout en rappelant que la décision revenait aux salles et au promoteur. Sur les réseaux, l’argument est balayé. Beaucoup rappellent que l’artiste britannique n’avait pas hésité à afficher sa solidarité avec l’Ukraine, et se demandent pourquoi la Palestine mériterait un traitement différent. D’autres ressortent les années 1960, quand des artistes refusaient de jouer devant des salles ségréguées, les Beatles étant l’exemple le plus cité, pour dire qu’aucune grande cause morale n’a jamais été servie par le silence des têtes d’affiche.

Le coup de grâce est venu de ceux qui partageaient la scène avec Sheeran. Quelques heures après la prise de parole du chanteur britannique, qui rejetait la décision sur le promoteur de la tournée, quatre artistes ont claqué la porte, les Irlandais Aaron Rowe et Beoga, le groupe danois Lukas Graham et Finneas. Ils comptaient parmi eux tous les artistes prévus en première partie. Le cas de Beoga a pesé particulièrement lourd, car ce groupe de musique traditionnelle irlandaise ne se contentait pas d’ouvrir les concerts. Il jouait avec Sheeran chaque soir et figurait sur son titre « Galway Girl ». Les musiciens ont expliqué leur départ par « la mise au silence de Macklemore par les lobbies sionistes », tout en précisant que leur amitié avec Sheeran, vieille de plus de dix ans, n’était pas remise en cause. Pour eux, jouer dans « des salles qui réduisent au silence quiconque plaide pour une Palestine libre » était tout simplement impensable, même si une telle scène représentait un rêve pour un groupe traditionnel. Ils ont rappelé leur engagement en ces termes, « Nous sommes des militants engagés pour la justice et nous continuerons de l’être », rappelant qu’ils sont membres fondateurs du mouvement Irish Artists for Palestine. Aaron Rowe, qui devait remplacer Macklemore sur les dernières dates américaines, a reconnu que Sheeran lui avait changé la vie avant d’écrire, « Je perdrais tout respect pour moi-même si je continuais comme si de rien n’était ». Finneas a résumé la position commune, « Les artistes ne doivent pas être réduits au silence lorsqu’ils prennent la parole pour les opprimés », tandis que Lukas Graham visait sans le nommer le pouvoir de l’argent avec cette phrase, « L’argent ne donne pas le droit de s’approprier la conversation ». Ces artistes ont préféré perdre une tribune de stade plutôt que de cautionner l’éviction d’un confrère et la volonté de réduire au silence ceux qui défendent les opprimés, et cette fidélité à leurs convictions fait de leur retrait le geste le plus marquant de toute l’affaire.

L’affaire a aussi éclaboussé la chanteuse Pink. Elle a relayé sur Instagram une publication de StopAntisemitism accusant Macklemore d’avoir pris des spectateurs en embuscade avec de la propagande, et elle a essuyé à son tour un torrent de critiques. Elle s’est expliquée en assurant n’avoir jamais demandé qu’un artiste soit réduit au silence. Cette précision n’a pas suffi à calmer l’opinion, qui y voit un alignement de plus avec le camp qui réclamait son éviction. Pis encore l’artiste s’est enfermée dans une escalade verbale qui a fini par la discréditer.

Au fond, ce scandale illustre un changement profond. Une part croissante de l’opinion internationale estime qu’il n’est plus acceptable de se taire devant les crimes de guerre et le génocide à Ghaza, ainsi que le nettoyage ethnique en cours en Cisjordanie occupée. Se réfugier derrière la neutralité est désormais perçu comme une manière de choisir son camp, celui du plus fort. Les artistes qui se taisent ne sont plus jugés en spectateurs innocents, et ceux qui parlent trouvent de moins en moins de raisons de s’excuser.

L’épisode a enfin ouvert un débat sur le pouvoir de l’argent. Qu’un milliardaire, propriétaire d’un stade et d’une équipe, puisse suffire à faire sortir un artiste d’une tournée mondiale, montre à quel point la liberté d’expression peut dépendre de la volonté de quelques fortunes. Un débat qui anime déjà Hollywood où plusieurs acteurs à l’image de Susan Sarandon, Mark Ruffalo, Tom Hardi ou Javier Bardem se font blacklister pour avoir choisi le sens moral et leur conscience au pouvoir de l’argent. Cette affaire aura au moins le mérite de démonter un changement profond et la leçon est claire. Essayer de faire taire une voix dans l’industrie du divertissement ne la réduit pas au silence, elle lui donne au contraire un écho bien plus large.

Mohand Seghir

admin

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