Lutte contre le trafic de biens culturels et l’appropriation culturelle : Une affaire d’État !
Deux ministères, un accord, et derrière lui une ambition qui dépasse le simple protocole administratif : protéger le patrimoine algérien par tous les moyens — juridiques, judiciaires, humains.
C’est à Alger, dimanche, en ouverture d’un atelier de formation destiné aux magistrats, que les ministères de la Justice et de la Culture ont signé une convention-cadre de coopération couvrant la lutte contre le trafic illicite des biens culturels, la formation des personnels des deux secteurs et la réinsertion sociale des détenus par la culture.
La cérémonie s’est tenue en présence de la ministre de la Culture et des Arts, Malika Bendouda, et a été conclue par les secrétaires généraux des deux ministères, Mohamed Hamadou pour la Justice et Sid Ali Sebaa pour la Culture, devant un parterre de représentants des corps de sécurité, de magistrats et de chercheurs. Le cadre n’est pas anodin : il s’agissait du troisième atelier du genre organisé dans le cadre du Mois du Patrimoine, qui court du 18 avril au 18 mai, confirmant que la protection du patrimoine ne relève plus seulement du champ culturel mais est désormais pensée comme une affaire d’État impliquant l’appareil judiciaire. La convention est articulée autour de trois axes. Le premier, et le plus attendu, concerne la « protection du patrimoine culturel et la lutte contre les atteintes et le trafic illicite des biens culturels ». Le deuxième porte sur la formation croisée des magistrats, des cadres et des personnels des deux ministères. Le troisième, moins médiatisé mais révélateur d’une vision plus large, traite de « la réinsertion sociale des détenus dans les domaines de la culture et des arts ». C’est ce triptyque que Malika Bendouda a inscrit dans une perspective constitutionnelle, rappelant que la convention entend « instaurer un cadre institutionnel de coordination et de partenariat », conformément à l’article 76 de la Constitution, qui « garantit le droit de chaque citoyen à la culture sur un pied d’égalité avec les autres et engage l’État à protéger le patrimoine national matériel et immatériel ».
Sur la question pénitentiaire, la ministre a défendu une philosophie qui tranche avec une approche purement sécuritaire : « l’accès aux arts et à la littérature pour les détenus constitue une fenêtre spirituelle ouvrant des perspectives de réinsertion sociale. » Concrètement, la convention prévoit que des détenus — et des cadres du secteur judiciaire — puissent visiter des établissements culturels et des sites archéologiques. Une disposition qui dit quelque chose sur la manière dont les deux ministères conçoivent leur mission respective : non comme des silos étanches, mais comme des leviers complémentaires d’une même politique publique.
Du côté de la Justice, le ministre Lotfi Boudjemaa, dont l’allocution a été lue par son secrétaire général, a rappelé l’urgence du contexte international. La coopération avec la Culture est nécessaire, a-t-il dit, notamment face aux « tentatives malveillantes d’appropriation et de falsification culturelles au niveau international ». La formulation est diplomatique, mais le propos est précis : des patrimoines algériens sont revendiqués, détournés ou simplement pillés, et la réponse judiciaire doit être à la hauteur. Il a appelé les magistrats présents à tirer parti des connaissances acquises lors de l’atelier pour « promouvoir le traitement judiciaire des litiges et contentieux liés au patrimoine culturel et de lutter avec fermeté contre le trafic illicite des biens culturels, conformément aux lois ». Et, sans ambiguïté, il a mis en garde contre « les professionnels du vol » qui cherchent à s’approprier le patrimoine algérien, appelant à les « combattre où qu’ils se trouvent ».
L’atelier lui-même, qui rassemble une quarantaine de participants dont des officiers de police judiciaire, illustre la dimension pratique de cet engagement. Pendant cinq jours, jusqu’au 30 avril, le programme alternera exposés théoriques et visites de terrain — musées de la wilaya d’Alger, Musée national de Cherchell, sites archéologiques de Tipasa. Les intervenants de la première journée ont abordé la protection juridique du patrimoine dans la législation algérienne, ainsi que les missions spécifiques des Garde-côtes, de la Gendarmerie nationale, de la Sûreté nationale et des Douanes dans ce domaine.
La lutte contre le trafic de biens culturels suppose des moyens humains, une coopération internationale effective et une volonté judiciaire constante. Et le fait que magistrats et conservateurs se retrouvent autour de la même table, sur un site archéologique ou dans une salle d’audience, est déjà, en soi, un signe que quelque chose est en train de changer dans la façon dont l’Algérie entend défendre ce qui lui appartient.
Mohand Seghir

