Mois du patrimoine : Les manuscrits scientifiques à la recherche d’une seconde vie
À la Bibliothèque nationale d’Alger, un dictionnaire médical vieux de plus de huit siècles repose dans un état remarquable de conservation. 163 pages manuscrites, datant de l’an 1204 de l’hégire, signées d’un érudit algérien du nom d’Ahmed Ben Mohamed Ben Ali Ibn Sahnoun. Intitulé Al-Minha al-Qoudoussia fi al-Adwiya al-Qamousiya, cet ouvrage de médecine et de pharmacie n’a, selon les spécialistes, aucun équivalent connu dans les bibliothèques du monde. Un unicum, donc — et pourtant un trésor que peu de gens connaissent. C’est précisément pour corriger cet oubli que la Bibliothèque nationale d’Alger (El Hamma) a organisé, dimanche, une conférence scientifique intitulée « Les manuscrits scientifiques algériens ». La rencontre s’inscrit dans le cadre du Mois du Patrimoine, célébré chaque année du 18 avril au 18 mai, et coïncide cette année avec la Journée mondiale du livre et du droit d’auteur. Placée sous la supervision de la ministre de la Culture et des Arts, Malika Bendouda, elle a réuni des chercheurs et des conservateurs autour d’une même préoccupation : comment redonner vie à ce patrimoine écrit que l’Algérie possède sans toujours le valoriser ?
Mounir Behadi, directeur de la Bibliothèque nationale, a fixé d’emblée les enjeux de la journée. La conférence vise, selon lui, à « mettre en lumière des modèles de manuscrits scientifiques conservés à la Bibliothèque nationale et à les étudier de manière méthodique », mais aussi à « soulever des questionnements scientifiques et juridiques sur ces manuscrits, en vue de cerner leurs contenus et d’identifier les moyens de leur vérification, protection et valorisation ». Derrière la formulation technique, une réalité concrète : des milliers de manuscrits algériens dorment dans des fonds peu accessibles, insuffisamment catalogués, parfois mal compris dans leur nature même.
Car l’un des obstacles à leur valorisation est d’ordre terminologique autant que juridique. Behadi a insisté sur la « nécessité de distinguer » entre le manuscrit original et sa copie. La distinction n’est pas anodine : « le manuscrit original requiert une approche scientifique et juridique rigoureuse pour son traitement et sa restauration, contrairement à la copie qui ne fournit pas l’ensemble des données liées à l’original. » Sans cadre légal précis, les conditions de consultation, de circulation et même de restauration restent floues. Le directeur appelle donc à l’instauration d’une « conception juridique claire » définissant avec précision les termes « original » et « copie », ce qui permettrait, dit-il, de « faciliter les opérations de circulation et d’accessibilité » et d’« ouvrir la voie à une vision moderne conférant aux manuscrits une valeur au sein d’un marché culturel organisé et régulé ».
C’est dans ce contexte que la chercheuse Benyahia Fatouma a présenté son analyse du dictionnaire médical d’Ibn Sahnoun. L’ouvrage, précise-t-elle, « est classé parmi les œuvres rares à l’échelle mondiale, dont il n’existe pas d’autres exemplaires dans les autres bibliothèques, ce qui lui donne encore plus de valeur scientifique et patrimoniale ». Elle plaide pour qu’il soit étudié en profondeur et « mis en avant à l’échelle internationale » — une ambition qui suppose des moyens humains et financiers que les institutions culturelles algériennes peinent encore à mobiliser de façon systématique.
D’autres champs du savoir étaient également représentés dans la journée. Le chercheur en islamologie Ahmed Guerig Hassen a présenté ses travaux sur le patrimoine astronomique manuscrit, s’appuyant sur l’index des manuscrits astronomiques de la Bibliothèque nationale et sur celui des manuscrits algériens que conservent des bibliothèques étrangères. Son propos ouvre une perspective plus large : l’Algérie a constitué, affirme-t-il, « un espace important » pour la transmission des connaissances et l’interaction entre les civilisations. Les manuscrits sur les calendriers utilisés au XIXe et au début du XXe siècle en sont une illustration concrète, trop peu exploitée.
Enfin, le chercheur Abderrahmane Dhouib a évoqué l’œuvre considérable du savant Ahmed Ibn Kassem el Bouni, auteur de « plus de 200 manuscrits dans divers domaines comme la médecine, l’astronomie et le hadith » — des écrits aujourd’hui publiés, précise-t-il, « dans les plus grandes capitales du monde ». Le paradoxe est saisissant : des savants algériens reconnus à l’étranger, dont l’héritage circule sous d’autres cieux, tandis que leur pays d’origine tarde à en prendre pleinement la mesure.
La conférence n’apporte pas de solutions définitives, mais elle pose les bonnes questions. Valoriser les manuscrits scientifiques algériens suppose un travail de longue haleine : inventorier, restaurer, numériser, traduire, et surtout construire un cadre juridique qui permette à ce patrimoine de circuler sans se perdre.
Mohand S.

