Tunnels de trafic de drogue reliant le Maroc à Ceuta : Une affaire qui embarrasse le Makhzen
Deux galeries souterraines. 27 arrestations. Des tonnes de drogue saisies. Et, côté marocain, un silence persistant face aux demandes de coopération judiciaire espagnoles. Le dossier des tunnels clandestins reliant le territoire marocain à Ceuta, enclave espagnole sur la côte nord-africaine, prend une dimension nouvelle depuis que les enquêteurs ont établi que l’un de ces passages longe une base militaire marocaine — et que les autorités de Rabat n’ont toujours pas répondu aux commissions rogatoires envoyées par la justice espagnole. C’est le quotidien madrilène El País qui a révélé l’affaire dans toute son ampleur, sous le titre « Le Maroc entrave l’enquête sur deux tunnels de trafic de drogue ». Selon les informations publiées par le journal, l’unité antidrogue espagnole Udyco a découvert début avril un tunnel à la frontière maroco-espagnole, dans la zone industrielle de Tarajal. L’enquête a rapidement établi que ce passage souterrain était utilisé depuis plusieurs années comme voie de trafic de stupéfiants à destination de Ceuta, puis de l’Europe. Le site a été scellé dans l’attente de données techniques que le Maroc est censé fournir — données qui, à ce jour, ne sont pas parvenues.
Ce second tunnel n’est pas isolé. Un premier avait été découvert un an plus tôt par la Guardia Civil espagnole, dans le même secteur. La juge Maria Tardón, chargée de l’instruction, avait adressé plusieurs demandes d’entraide judiciaire à Rabat. Sans réponse. Deux tunnels, deux procédures, un seul problème : le silence des autorités marocaines. Des sources judiciaires citées par El País estiment que ce blocage « laisse des pans essentiels du réseau hors de toute clarification » et empêche d’identifier les commanditaires de ces infrastructures et leurs gestionnaires.
L’affaire prend une dimension particulièrement sensible avec la révélation que l’un des tunnels débouche à proximité immédiate d’une base militaire marocaine, dans une zone théoriquement soumise à une surveillance sécuritaire renforcée. Cette information soulève, selon les milieux sécuritaires espagnols, des questions difficiles : comment une infrastructure de trafic d’une telle ampleur a-t-elle pu être construite et opérée dans un périmètre militaire sans que les autorités marocaines n’en aient connaissance — ou sans qu’elles n’agissent ? Le journal espagnol La Razón, qui s’est également emparé du dossier, souligne que ces tunnels ne servaient pas uniquement au transport de stupéfiants, mais aussi au passage d’armes et au trafic de migrants, moyennant paiement.
L’enquête a permis d’identifier un suspect central : Mustapha Chiri Bouzi, ressortissant marocain se présentant comme homme d’affaires, surnommé dans les cercles sécuritaires « le roi des tunnels ». Les écoutes téléphoniques auraient établi son rôle de cerveau de l’opération. Selon les enquêteurs d’Udyco, il est soupçonné d’avoir supervisé la construction d’une infrastructure souterraine à plusieurs niveaux, dotée de systèmes techniques capables d’acheminer jusqu’à huit tonnes de marchandises illicites par mois. Une capacité qui dépasse, de l’aveu même des investigateurs, tout ce qui avait été observé jusqu’alors dans la région.
Pour les sources judiciaires espagnoles, le blocage marocain ne relève pas de la simple lenteur administrative, insinuant une complicité active. Il aurait des effets concrets sur le démantèlement des réseaux : chaque absence de réponse offre aux trafiquants le temps de réorganiser leurs activités et d’adapter leurs circuits dès qu’une partie de leur dispositif est exposée. « Le silence du Maroc contribue effectivement à prolonger la durée de vie des réseaux de trafic », estiment ces mêmes sources, qui soulignent que la coopération frontalière devrait être un élément décisif dans la lutte contre le crime organisé — particulièrement entre deux pays liés par des accords de sécurité bilatéraux.
Au total, 27 personnes ont été arrêtées dans le cadre de ces opérations, et des quantités importantes de stupéfiants ont été saisies. L’enquête, qui reste partiellement secrète, se poursuit. Les investigateurs cherchent notamment à établir les liens éventuels entre les propriétaires des locaux industriels utilisés comme points d’accès aux tunnels et le réseau criminel mis en cause. Ce qui se joue à Ceuta dépasse le cadre d’une affaire de trafic transfrontalier ordinaire. L’incapacité — ou plutôt le refus — des autorités marocaines à répondre aux demandes judiciaires espagnoles interroge la réalité d’une coopération sécuritaire dont Rabat se réclame régulièrement dans ses discours officiels, et qui laisse place à une situation qui favorise clairement les réseaux criminels.
Lyes S.

