Quand la migration devient un outil de pression politique : Le Maroc passeur de crise
Des corps repêchés en mer. Des embarcations de fortune renversées au large des Canaries. Des familles qui attendent sans nouvelles. Ces scènes se répètent avec une régularité macabre sur la route migratoire qui relie les côtes marocaines aux rivages espagnols, et elles reviennent chaque fois poser la même question inconfortable : jusqu’à quand Rabat pourra-t-il instrumentaliser ce drame humain sans en rendre compte ?
La presse espagnole a de nouveau tiré la sonnette d’alarme ce lundi, au lendemain de nouveaux naufrages qui ont coûté la vie à des migrants. La dynamique n’a pourtant rien de nouveau. Ce qui est en cause, c’est un système rodé, des réseaux de passeurs qui opèrent au vu et au su des autorités marocaines, des départs massifs organisés vers les îles Canaries ou vers Ceuta et Melilla, puis un reflux soudain dès lors que Rabat obtient satisfaction sur un dossier diplomatique, qu’il s’agisse des subsides européens, de la reconnaissance de la pseudo « marocanité » du Sahara occidental, ou d’une position défavorable d’un partenaire occidental. Ce mécanisme, des observateurs l’ont baptisé « le robinet marocain ». Ouvert, il déverse des milliers de candidats à l’exil sur les côtes européennes. Fermé, il signale que Rabat a obtenu ce qu’il voulait. Le principe est simple, le résultat cynique, des vies humaines utilisées comme variable d’ajustement dans une négociation géopolitique.
Les analystes qui suivent ce dossier estiment que le problème est plus large. L’Union européenne a choisi depuis des années la voie de la sous-traitance migratoire, en finançant des pays tiers pour qu’ils retiennent les flux avant qu’ils n’atteignent ses frontières. Le Maroc a compris la logique de ce marché avant les autres, et il en a fait un levier de pression. Chaque euro versé au titre de la « coopération migratoire » renforce en réalité la capacité de Rabat à maintenir une pression calibrée sur ses partenaires européens.
Ce que dénoncent aujourd’hui les voix critiques, au sein même des institutions espagnoles et dans plusieurs capitales européennes, c’est précisément cette tolérance accordée aux réseaux de trafiquants qui profitent de cette ambiguïté entretenue. Les passeurs ne sont pas des acteurs indépendants opérant dans un vide institutionnel. Ils travaillent dans un environnement qui leur est volontairement laissé ouvert. Démanteler ces réseaux n’est pas une question de moyens pour le Maroc. C’est, pour l’heure, une question de volonté politique.
Lyes S.

