Visite annoncée du président du Gouvernement espagnol en Algérie : Au-delà du gaz
Le chef du gouvernement espagnol, Pedro Sanchez, est attendu ce lundi à Alger pour une visite officielle qui doit donner un nouveau souffle au partenariat algéro-espagnol, à la tête d’une délégation où figurent, aux côtés de membres de son exécutif, les dirigeants de quatre poids lourds espagnols de l’énergie, Naturgy, Repsol, Enagas et Moeve (ex-Cepsa), signe que Madrid ne considère pas seulement l’Algérie comme un fournisseur de gaz, mais comme un partenaire à associer à ses ambitions industrielles et à sa transition énergétique.
Cette étape solde, dans les faits, plus de trois ans de flottement diplomatique consécutifs à la crise de 2022, qui avait vu Alger rappeler son ambassadeur en Espagne, suspendre le traité d’amitié bilatéral et réduire ses échanges commerciaux, sans jamais pour autant couper le dialogue politique. Le retour à une relation apaisée s’est amorcé début 2026, lorsque le président Abdelmadjid Tebboune a publiquement désigné l’Espagne comme un « pays ami », avant de se concrétiser en mars par la visite à Alger du chef de la diplomatie espagnole, José Manuel Albares, une première depuis la rupture. Fin juin, à l’occasion de la Foire internationale d’Alger dont l’Espagne était l’invitée d’honneur, le chef de l’État a justifié ce rapprochement par un choix dicté « autant par la raison que par le cœur ».
La facture de ces années de tension reste néanmoins tangible sur le plan commercial, les exportations espagnoles vers l’Algérie, qui avoisinaient 1,9 milliard d’euros en 2021, s’étaient effondrées à environ 332 millions d’euros en 2023. Depuis le début de l’année 2026, les opérateurs espagnols cherchent à rattraper le terrain perdu, portés par un climat que la ministre du Commerce, Amparo Lopez, juge désormais propice à l’investissement et aux échanges. Le socle énergétique demeure toutefois le pilier du partenariat. Madrid espérerait, selon les médias espagnoles, obtenir, à l’issue de cette visite, une hausse de 10 % de ses approvisionnements en gaz par gazoduc et un doublement de ses volumes de GNL, tandis que l’hydrogène vert et les énergies bas carbone s’imposent comme les nouveaux chantiers d’un partenariat que le potentiel solaire algérien et la position de l’Espagne comme porte d’entrée vers le marché européen rendent complémentaire.
L’Algérie, fournisseur pivot pour l’Europe
Le déplacement de Pedro Sanchez intervient d’ailleurs dans un ballet diplomatique intense dans le cadre duquel plusieurs capitales européennes se pressent à Alger, chacune consciente du poids croissant de l’Algérie dans leur sécurité énergétique. Les chiffres publiés ces dernières semaines le confirment. Sur le seul premier quadrimestre 2026, l’Algérie a fourni à l’Union européenne près de 40 milliards de mètres cubes de gaz sur une base annuelle, soit environ 14 % des importations gazières du bloc, une proportion à forte charge politique dans un contexte de recul des flux russes. L’Allemagne, première économie du continent, en a absorbé à elle seule environ un quart, soit 11,5 milliards de mètres cubes sur les quatre premiers mois de l’année, un volume appelé à croître encore avec l’entrée en vigueur, à partir de 2027, du nouveau contrat de fourniture signé mi-juillet entre Sonatrach et le groupe allemand VNG, complété par les protocoles d’accord conclus à Berlin avec Bosch et Siemens Energy sur l’hydrogène vert et les technologies industrielles.
L’Italie n’est pas en reste. Selon les statistiques du ministère italien de l’Environnement et de la Sécurité énergétique, l’Algérie a couvert 32,8 % des importations gazières transalpines en 2025, avec des livraisons mensuelles par gazoduc dépassant régulièrement 1,5 milliard de mètres cubes, et a absorbé 15 % des importations européennes par gazoduc sur le premier quadrimestre 2026. Le segment du GNL y progresse plus vite encore avec 47 cargaisons algériennes ont accosté dans les ports italiens en 2025, contre 31 un an plus tôt, une hausse de plus de 51 %. La compagnie italienne Eni, présente sur les champs d’Ain Aménas, Ain Salah et Touat, a par ailleurs engagé de nouveaux projets d’exploration-production pouvant atteindre 1,35 milliard de dollars. Sur le marché espagnol lui-même, l’Algérie a repris l’ascendant ces derniers mois. Selon les données d’Enagas, le gestionnaire du réseau gazier espagnol, relayées par la plateforme Attaqa, Sonatrach a fourni 42,6 % des importations gazières de l’Espagne en mai 2026, redevenant ainsi le premier fournisseur du pays devant les États-Unis et la Russie, avant de conserver la tête du classement en juin avec 40,3 % des volumes. Sur l’ensemble du premier semestre 2026, l’Algérie a livré 64,23 térawattheures de gaz à l’Espagne, soit 33,9 % du marché, contre 61,57 TWh sur la même période en 2025, l’essentiel de ces flux transitant par le gazoduc Medgaz, dont Sonatrach détient 51 % du capital, complété par des cargaisons de GNL en provenance d’Arzew.
Cette consolidation simultanée avec Berlin, Rome et, désormais, Madrid, place l’Algérie en position de force pour dépasser le seul statut de fournisseur d’hydrocarbures. Alger entend explicitement capitaliser sur ce levier gazier pour attirer des investissements industriels et agricoles et accélérer sa diversification économique. La délégation espagnole prévoit ainsi des rencontres sectorielles couvrant les infrastructures, l’hydraulique, l’agroalimentaire, l’ingénierie et les renouvelables, un format qui pourrait déboucher sur une réunion de haut niveau algéro-espagnole avant la fin de l’année, la première du genre depuis 2018. Au-delà de l’énergie le rapprochement avec Rome et Berlin s’appuie sur des projets concrets dans l’automobile, l’agriculture et l’industrie pharmaceutique.
Paris entre le déni et le dépit
Cette effervescence autour d’Alger n’échappe pas à une partie de la classe politique française, qui observe avec inquiétude la place croissante que l’Algérie accorde à ses voisins européens, au moment où Paris peine toujours à sortir de l’ornière diplomatique qui l’oppose à Alger depuis près de deux ans. L’ancienne ministre française de l’Écologie, Ségolène Royal, a de nouveau alerté sur ce décrochage, énumérant sur les réseaux sociaux les contrats énergétiques et de travaux publics engrangés par l’Italie, la trentaine d’accords signés avec l’Allemagne, hydrogène vert et automobile compris, et la visite programmée de Pedro Sanchez porteuse, selon elle, de plusieurs projets concrets. Pour la candidate déclarée à la primaire socialiste de 2027, la France paie le prix d’une diplomatie qu’elle juge défaillante, voyant ses entreprises reculer sur des dossiers industriels, agricoles et portuaires après avoir déjà perdu du terrain au Sahel.
Le calendrier n’aide pas à dissiper ce sentiment de dépit. La visite du Premier ministre français à Rabat, annoncée dans la précipitation, est intervenue quasiment aux mêmes dates que le déplacement du président Tebboune en Allemagne, une coïncidence que plusieurs observateurs jugent difficilement fortuite. Dans le même temps, des signaux d’apaisement isolés, plaidoyer d’un ministre français en faveur de la communauté musulmane, promesse de l’ambassadeur de France à Alger de porter à 250 000 le nombre de visas délivrés aux Algériens, peinent à convaincre, faute de traduction concrète, alors qu’une nouvelle polémique sur les visas a ravivé les tensions ces derniers jours. Entre déni des difficultés et dépit face aux succès de ses voisins, Paris semble, pour l’heure, spectateur d’une relation algéro-européenne qui se recompose sans elle.
Azzedine Belferag

