Sous-traitance mécanique : L’Algérie change de vitesse
D’importateurs de pièces détachées à fabricants exportateurs de composants automobiles, plusieurs entreprises algériennes ont franchi en l’espace de quelques mois un cap que la filière mécanique nationale attendait depuis des décennies. Portée par les facilitations de l’Agence algérienne de promotion de l’investissement (AAPI), la sous-traitance industrielle s’impose désormais comme l’un des piliers de la stratégie de diversification économique du pays, au moment où Alger cherche à réduire sa dépendance aux hydrocarbures et à bâtir une base manufacturière capable d’exporter.
Une évolution que l’AAPI a tenu à mettre en avant dans le premier numéro de sa revue semestrielle Investment DZ, publiée en arabe et en anglais. Elle consacre d’ailleurs un dossier entier à la sous-traitance industrielle, qu’elle érige au rang de pilier de la nouvelle politique industrielle du pays. Le document, intitulé « La sous-traitance industrielle en Algérie, de la marge de production au cœur de la stratégie de diversification économique », pose les termes d’une ambition assumée, faire de cette activité un levier pour augmenter le taux d’intégration locale, structurer des chaînes de valeur et renforcer la compétitivité de l’industrie nationale dans la mécanique, le plastique et l’agroalimentaire. C’est de ce cadrage institutionnel, relayé par des entretiens avec des chefs d’entreprise déjà installés sur le marché et avec le président de la Bourse de sous-traitance et de partenariat de l’Ouest, que découle tout ce que le terrain confirme aujourd’hui avec des projets concrets, sortis de terre wilaya après wilaya, qui donnent chair à cette stratégie.
L’exemple le plus emblématique est celui d’IDENET, spécialisée dans les faisceaux électriques, les câbles et les cartes électroniques pour l’automobile et l’électroménager. Fournisseur de l’usine Stellantis d’Oran, qui assemble les véhicules Fiat, l’entreprise est passée en une seule année d’une vingtaine de salariés à 375 employés, dont 122 ingénieurs, avec une composante féminine notable. Depuis l’entrée en service de son usine d’Aïn Témouchent, financée par un investissement de plus de 360 millions de dinars, elle a élargi sa gamme aux cartes électroniques imprimées (PCB) destinées au secteur automobile. Ses lignes affichent aujourd’hui une capacité de 10 millions de faisceaux électriques et 3 millions de cartes par an. Deux extensions en cours porteront aussi ces volumes respectivement à 12 et 6 millions d’unités, avec un effectif prévu de 800 salariés dès septembre. Son gérant, Ali Maameri, revendique désormais le statut de fournisseur Tier 1, un rang que très peu d’industriels africains occupent auprès des grands constructeurs. Certifiée ISO 9001, ISO 14001, ISO 44001, ISO 26001, ainsi que labellisée EcoVadis et CyberVadis, l’entreprise a également décroché la certification IATF, référence mondiale de la qualité automobile, un sésame qui lui ouvre la voie vers l’exportation, avec des contrats visés en direction de filiales européennes de Stellantis et de marchés africains, l’ambition affichée étant, à terme, la conception d’un véhicule algérien.
D’autres bassins industriels suivent la même trajectoire. À Aïn M’lila, dans la wilaya d’Oum El Bouaghi, MHLB Industrie a délaissé l’importation de pièces détachées pour fabriquer localement des moteurs industriels. 53 travailleurs y produisent jusqu’à 200 moteurs par jour pour des véhicules DFM, Chery, Chevrolet et Hafei. Son gérant associé, Houssam El Ouaer, cite en exemple la rapidité de traitement de son dossier par l’AAPI, réglé en moins de six mois. L’entreprise vise désormais un taux d’intégration locale de 65 %, avec un projet d’extension pour fabriquer culasses, couvre-culasses et pièces en aluminium moulé, et ambitionne de breveter son propre moteur en partenariat avec un centre de recherche universitaire.
À Mostaganem, Maintenance Industrielle Kadda (MIK) illustre une autre facette du mouvement, celle de la montée en gamme vers la précision mécanique. Grâce à une assiette foncière de 25 000 m² obtenue dans la zone industrielle d’El Bordjia, l’entreprise a fait passer ses effectifs de 100 à près de 250 employés. Elle fabrique arbres de transmission, poulies et pièces rotatives pour l’automobile, mais aussi pour l’agriculture et la construction navale, contribuant selon son directeur technico-commercial Habib Missoum à réduire la facture d’importation. Sa prochaine étape : se doter d’une fonderie propre pour sécuriser sa chaîne d’approvisionnement.
Sur le terrain, le mouvement dépasse les cas isolés. Lors de la 19ᵉ édition du salon Equip-Auto Algérie, qui a célébré en mars 2026 ses vingt ans d’existence, la participation nationale a nettement progressé, avec 40 fabricants algériens spécialisés dans la pièce de rechange et la maintenance. L’Agence a par ailleurs engagé l’affectation de nouvelles assiettes foncières dédiées à la sous-traitance automobile dans la région de Tafraoui, à Oran, confirmant une volonté de structurer des pôles industriels spécialisés en coordination avec le Conseil du renouveau économique algérien (CREA). Reste à transformer ces succès individuels en écosystème durable. La vraie bataille, pour ces industriels, ne sera plus d’obtenir un foncier ou un agrément, mais de tenir la cadence face aux standards internationaux de qualité et de conquérir, pièce après pièce, des parts de marché à l’export.
Samir Benisid

