ContributionDébats

La réforme financière poumon des réformes futures, : Pour une transparence dans la gestion

Par Abderrahmane Mebtoul

Professeur des universités, directeur général des études économiques et haut magistrat, Premier conseiller à la Cour des comptes de 1980 à 1983.

« Les banques doivent passer de guichets administratifs à de véritables banques accompagnant les véritables investisseurs ». Le Président de la République Abdelmadjid Tebboune.

L’Algérie vient d’être retirée de la liste grise du GAFI le 19 juin 2026, mais l’économie algérienne est en grande partie une économie de nature publique, avec une gestion administrative largement irriguée par la rente des hydrocarbures, directement et indirectement. Les activités, quelle que soit leur nature, se nourrissent toutes des flux budgétaires. Leur financement est lié à la capacité réelle ou supposée du Trésor. Or le système financier algérien, dans sa globalité — banques, fiscalité, domaines, douanes —, a besoin de réformes structurelles, à la fois pour permettre d’absorber la sphère informelle et pour dynamiser le tissu productif, en s’adaptant aux normes internationales. C’est un enjeu énorme de pouvoir, ce qui explique que les réformes structurelles annoncées depuis plus de deux décennies soient menées timidement. Les banques publiques représentaient en 2026 plus de 85 % des crédits octroyés et, malgré leur nombre, les banques privées restent marginales. À partir de là, ne faut-il pas parler d’une refondation du système financier algérien pour dynamiser le tissu productif algérien, car la réforme du système financier renvoie fondamentalement à la gouvernance globale ? C’est que l’Algérie a peu de banques accompagnant les véritables investisseurs et pas de véritable bourse des valeurs, la Bourse d’Alger étant en léthargie depuis 1996.

1. Plusieurs questions se posent concernant le système financier algérien, poumon du développement du pays et de sa croissance future, où se tissent des liens dialectiques entre la logique rentière et l’extension de la sphère informelle (avec des monopoles informels), produit des dysfonctionnements des appareils de l’État et de la bureaucratie. L’informel contrôle plus de 65 % des segments des produits de première nécessité comme les marché des fruits et légumes, du poisson, de la viande rouge et blanche, et, à travers les importations, le textile et le cuir, ce qui explique le faible impact des différentes directives du ministère du Commerce. Car, lorsqu’un gouvernement introduit des injonctions administratives ne correspondant pas à l’état de la société — et c’est une loi économique universelle —, les agents économiques produisent eux-mêmes leurs propres règles, qui leur permettent de fonctionner, beaucoup plus solides que celles que l’État veut imposer, car reposant sur la confiance (voir l’étude sous la direction du professeur A. Mebtoul, « Poids de la sphère informelle au Maghreb », Institut français des relations internationales — IFRI, 2013, réactualisée dans la revue Stratégie de l’IMDEP du ministère de la Défense nationale, Alger, octobre 2019). Dans sa note de février 2024 sur la conjoncture économique relative aux tendances monétaires et financières des neuf premiers mois de l’année 2023, la Banque d’Algérie a souligné qu’en septembre 2023, les sommes d’argent circulant en dehors du circuit bancaire ont atteint 8 026,19 milliards de dinars, dépassant de loin les 7 392,8 milliards de dinars enregistrés à fin décembre 2022, représentant, au cours de 137 dinars pour un dollar, 59,39 milliards de dollars, soit environ 33 % du PIB. Le 23 juin 2026, le cours du dinar algérien (DZD) affichait environ 152,20 DZD pour 1 EUR et 133,38 DZD pour 1 USD selon les taux officiels, tandis que sur le marché parallèle (square Port-Saïd), un euro s’échangeait entre 276 et 277 DA à l’achat et 278 à 279 DA à la vente, et le dollar américain (USD) environ 237 à 237,5 DA à la vente, avec un écart croissant entre le marché officiel et le marché noir, situé aujourd’hui entre 78 et 80 %, contre 30 % il y a environ trente ans et moins de 60 % vers les années 2000 — l’une des causes de la corruption via les surfacturations, avec l’extension de la masse monétaire en circulation hors banques. La Banque d’Algérie avait indiqué que la circulation fiduciaire hors banques représentait 33,35 % de la masse monétaire globale en Algérie, soit quelque 7 395 milliards de dinars à fin septembre 2022, contre 6 712 milliards de dinars à fin décembre 2021, soit 53,98 milliards de dollars. Selon la situation mensuelle de la Banque d’Algérie arrêtée au 30 novembre 2025, la masse fiduciaire en circulation dépasse 9 654 milliards de dinars, soit 62,68 milliards de dollars, représentant 45,7 % du total du bilan de la Banque d’Algérie. Le montant total des dépôts de la finance islamique reste dérisoire en Algérie, il a été évalué en 2025 à 506 milliards de dinars (3,3 milliards de dollars au cours de juin 2026) selon les bilans officiels du secteur, les fonds levés cumulés ayant atteint plus de 900 milliards de dinars (5,80 milliards de dollars), dont une grande partie a été réinvestie dans le financement de projets et de l’immobilier — en rappelant que le montant de la finance islamique au niveau mondial est évalué entre 4 500 et 4 900 milliards de dollars selon les institutions et le périmètre exact (actifs bancaires, sukuk, fonds). Quant aux bureaux de change destinés à canaliser l’épargne informelle, malgré plusieurs annonces, ils ne sont pas encore opérationnels, leur réussite étant conditionnée par un taux d’intérêt qui fluctue entre celui du marché parallèle et celui de la cotation officielle, avec un écart minimum représentant le quart au niveau de la sphère réelle.

2. En Algérie, Sonatrach pouvant être assimilée à une grande banque primaire, la majorité des entreprises privées et publiques, que ce soit pour leur investissement ou leur exploitation courante, sont entièrement dépendantes de la « monnaie hydrocarbures », le système financier étant construit sur un ensemble de réseaux portés par des intérêts financiers individuels à court terme, développant ensuite, à moyen terme, des stratégies d’enracinement freinant les réformes pour préserver des intérêts acquis, non pas nécessairement porteurs de croissance, mais destinés au partage de la rente. Or la vraie richesse ne peut apparaître que dans le cadre de la transformation du stock de monnaie en stock de capital, et là est toute la problématique du développement. L’analyse du système financier algérien ne peut être comprise sans aborder la rente des hydrocarbures. Tout est irrigué par cette rente, donnant ainsi des taux de croissance, de chômage et d’inflation fictifs. On peut considérer que les conduits d’irrigation — les banques commerciales et d’investissement — n’opèrent plus à partir d’une épargne puisée sur le marché, éventuellement un reliquat du travail, mais par des avances récurrentes (tirage et réescompte) auprès de la Banque d’Algérie pour les entreprises publiques, qui sont ensuite refinancées par le Trésor public sous forme d’assainissement, c’est-à-dire de rachat des engagements financiers des EPE auprès de la Banque d’Algérie. La richesse nationale créée puise sa source dans la relation du triptyque : stock physique (ressources naturelles d’hydrocarbures) — stock monétaire (transformation en richesse monétaire) — répartition (modalités et mécanismes de répartition : investissement, consommation, fonds de régulation). La société des hydrocarbures ne crée pas de richesse, ou du moins très peu ; elle transforme un stock physique en stock monétaire (à l’échelle de l’entreprise) et contribue à constituer des réserves de change provenant essentiellement de Sonatrach. Les exportations hors hydrocarbures ont connu une courbe descendante soit 6,9 milliards de dollars en 2022, 4,02 milliards en 2024 et environ 5 milliards de dollars en 2025 selon les données des statistiques douanières ; et sur ce montant, 65 à 70 % sont des dérivés d’hydrocarbures, laissant un montant dérisoire aux segments à forte valeur ajoutée compétitifs au niveau international. Pour preuve, les banques publiques malades de leurs clients, les entreprises publiques — sans compter la gestion défectueuse de certains services collectifs (infrastructures, logements et hôpitaux, par exemple) —, des crédits de complaisance accordés à certains opérateurs privés dans le cadre de réseaux de clientèle, 250 milliards de dollars d’assainissement des entreprises publiques durant les trente dernières années, à fin 2020, et cela s’est poursuivi entre 2021 et 2025 selon un rapport officiel diffusé par le Premier ministère algérien (source APS), plus de 85 % étant revenues à la case départ, avec des réévaluations incessantes faute de maîtrise de la gestion des projets — la BEA n’étant florissante que parce qu’elle gère les comptes de Sonatrach.

3. Pour être efficace, la réforme du système financier doit s’inscrire, d’une manière générale, dans la réforme de l’écosystème, ce qui suppose une planification stratégique tenant compte tant des mutations internes qu’internationales. Cela implique de dynamiser la Bourse d’Alger, dont la valeur des actions fluctue en fonction de plusieurs critères, comme les gains présents et futurs des entreprises. En cas de dérapage accéléré du dinar et d’un taux d’inflation réel élevé, les actionnaires se tourneront vers des valeurs refuges comme les devises, l’or ou l’immobilier. La levée des contraintes bureaucratiques, la visibilité de la politique économique, la stabilité juridique et la concurrence entre les entreprises sont nécessaires pour dynamiser la Bourse. Celle-ci passe forcément par la confiance, sans laquelle aucun investissement créateur de valeur ajoutée n’est possible, ce qui suppose cohérence et visibilité, notamment via la refonte du système financier algérien. Malgré le grand nombre d’opérateurs privés, il ne peut y avoir véritablement de bourse sans la résolution des titres de propriété et sans des comptabilités claires et transparentes, calquées sur les normes internationales. Il faut généraliser les audits et la comptabilité analytique afin de déterminer clairement les centres de coûts et de profits — ce qui renvoie à l’exode des compétences —, sachant que le poste « services » de la balance des paiements a certes baissé, en raison de la restriction des importations, passant de plus de 10 milliards de dollars d’importations de services vers 2008-2009 à environ 5-6 milliards de dollars entre 2024 et 2025. Pour dynamiser la Bourse d’Alger, je propose, en associant la diaspora, la création de fonds de partenariat public-privé pour privatiser partiellement quelques champions nationaux, avec l’introduction en bourse des deux plus grandes entreprises publiques, Sonatrach et Sonelgaz, ce qui suppose non des comptes consolidés de peu de signification, mais des comptes transparents conformes aux normes internationales (voir les différents audits sur la gestion de Sonatrach réalisés sous la direction du Pr Abderrahmane Mebtoul, de 1974 à 2026), ainsi que du plus grand groupe privé, Cevital. L’expérience de l’importante société saoudienne Aramco est à méditer pour l’Algérie, celle-ci a annoncé en juin 2024 la vente de 1,55 milliard d’actions, soit la transaction la plus importante sur le marché boursier au Moyen-Orient depuis son introduction en bourse le 3 novembre 2019 — cette dernière ayant cédé 5 % de son capital, dont 2 % sur le marché saoudien. L’introduction d’une société en bourse, avec l’extension du nombre de nouveaux actionnaires, ne doit pas se limiter uniquement au besoin de financement via la canalisation de l’épargne, mais doit nécessairement modifier le conseil d’administration et le management interne de l’entreprise pour plus d’efficacité : qu’en est-il, dans ce cas, de l’ouverture du capital des banques BDL et CPA en Algérie ? Une bourse pour 47 millions d’habitants ne constitue qu’une première phase, la capitalisation boursière globale de la Bourse d’Alger s’élevant à 722,6 milliards de dinars au 13 mars 2025, soit environ 5 milliards de dollars — un montant très faible comparé à la capitalisation boursière mondiale, qui a atteint en 2025 des niveaux records, près de 154 000 milliards de dollars (USD), le marché américain dominant avec une valorisation comprise entre 62 et 68 billions de dollars. Il serait aussi souhaitable de créer, à l’avenir, une bourse maghrébine et africaine, cette intégration devant permettre de développer plus rapidement l’économie du continent et d’accroître le nombre d’acteurs boursiers. Hélas, le commerce intra-maghrébin ne dépasse pas actuellement 3 % et le commerce interafricain 15 %, et je ne rappellerai jamais assez que l’espace naturel de l’Algérie se situe dans les espaces méditerranéen et africain.

En conclusion, le fondement de tout système financier fiable doit reposer sur la confiance, en instaurant un État de droit, ce qui passe par des actions concrètes de lutte contre la corruption, le favoritisme et le régionalisme, dont le fondement est la lutte contre la bureaucratie. Car le pouvoir bureaucratique sclérosant a trois conséquences nuisibles pour le développement en Algérie (voir notre contribution de 2008 au grand quotidien financier français Les Échos.fr : « le terrorisme bureaucratique est l’obstacle majeur, le frein à l’État de droit et à l’investissement productif ») : premièrement, une centralisation pour régenter la vie politique, sociale et économique du pays ; deuxièmement, l’élimination de tout pouvoir rival au nom du pouvoir bureaucratique ; et troisièmement, le bureaucrate bâtit, au nom de l’État, des plans dont l’efficacité se révèle bien faible, le but étant de donner l’illusion d’un gouvernement même si l’administration fonctionne à vide — en fait, de gouverner une population infime en ignorant la société majoritaire.

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