Culture

8e édition du Festival national du théâtre féminin : Au théâtre, l’IA peut-elle remplacer l’auteur ?

L’intelligence artificielle peut-elle écrire à la place d’un auteur de théâtre ? Et surtout, peut-elle donner à une œuvre cette part de sensibilité, d’expérience et d’émotion qui fait sa singularité ? Ces questions ont animé la master class organisée, samedi au Théâtre régional Azzedine-Medjoubi d’Annaba, dans le cadre de la 8e édition du Festival national du théâtre féminin.

Initialement consacrée aux étapes de création d’un scénario et aux différentes méthodes d’écriture, la rencontre a rapidement pris la forme d’un débat sur les bouleversements que les nouveaux outils numériques pourraient introduire dans le processus de création artistique. Autour de la table, plusieurs figures du 4e art, parmi lesquelles Lydia Larini, Naïma Méhailia, Wassila Ghennai et Meriem Allag, ont confronté leurs réflexions sur l’écriture, l’interprétation et la construction du personnage.

Une interrogation a notamment retenu l’attention.  Une pièce écrite et achevée en trois mois peut-elle avoir la même profondeur qu’une œuvre développée et mûrie durant une année ? Derrière cette comparaison se trouve une question plus fondamentale,  peut-on réellement accélérer le temps de création sans affecter la qualité et la profondeur d’une œuvre ? Car si l’intelligence artificielle permet aujourd’hui de générer rapidement des textes, de proposer des idées ou encore de faciliter certaines recherches, elle remet également en question la place du travail personnel de l’auteur. Le risque, relevé au cours des échanges, serait de confondre vitesse de production et véritable processus de création.

Pour Wassila Ghennai, l’IA doit ainsi rester à sa place, celle d’un outil. Elle peut accompagner l’auteur, lui suggérer des pistes ou faciliter certaines étapes de son travail, mais elle ne doit pas prendre sa place. La création suppose en effet la construction d’un univers personnel, une démarche intellectuelle et une sensibilité que l’auteur doit pouvoir inscrire dans son œuvre.

Au théâtre, cette question prend une dimension particulière. Un scénario n’est jamais une finalité en soi. Il doit passer par le corps et la voix des comédien, être interprété, mis en scène et finalement rencontré par le public. Entre le texte initial et l’émotion ressenti dans la salle, plusieurs dimensions humaines interviennent. C’est précisément cette chaîne de transmission qui donne au spectacle vivant sa singularité. Naïma Méhailia a, pour sa part, insisté sur la valeur du travail personnel dans l’écriture, rappelant l’importance du cheminement de l’auteur, de ses recherches et de cette succession d’idées qui finissent par donner une identité à l’œuvre. Le recours croissant à l’intelligence artificielle soulève également, selon elle, des interrogations sur l’avenir de la création artistique et cinématographique. Même constat du côté de Meriem Allag, pour qui l’IA peut être utile dans les aspects techniques du processus, sans pour autant se substituer à l’auteur. La technologie peut apporter une assistance, mais elle ne saurait décider de la vision artistique, de la sensibilité ou de la manière dont une histoire doit être racontée.

Le débat organisé à Annaba renvoie à une transformation qui touche désormais l’ensemble des secteurs culturels, écriture, cinéma, musique, arts visuels ou encore création numérique. Partout, la même question revient avec insistance, jusqu’où intégrer l’intelligence artificielle sans perdre ce qui fait la singularité de l’artiste ? Pour le spectacle vivant, la réponse semble encore se trouver dans l’humain. Une intelligence artificielle peut produire des phrases, construire une trame narrative et multiplier les propositions. Elle ne vit cependant pas l’expérience qui nourrit l’écriture, ne porte pas un personnage sur scène et ne partage pas avec le public le moment où une œuvre prend vie. La véritable question n’est donc peut-être pas de savoir si l’IA peut créer, mais ce que l’artiste veut lui confier.

Les échanges de samedi ont, en tout état de cause, conforté une conviction, celle que la technologie peut devenir un précieux auxiliaire de la création, à condition de ne pas en devenir le maître. Car au théâtre, entre un texte généré et une émotion réellement vécue sur scène, il existe encore un territoire que seule l’expérience humaine semble pouvoir habiter.

Sofia Chahine

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