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France  : Le pouvoir pris au piège entre colère de la rue et impasse budgétaire

Au lendemain de l’acte II de la mobilisation contre la vie chère, le gouvernement français salue une journée « passée dans de bonnes conditions ». Mais avec 1 314 interpellations, une dette record et une rue qui promet de revenir, il n’a ni apaisement à offrir ni marge de manœuvre pour y parvenir.

Le ministre français de l’Intérieur, Laurent Nuñez, a beau juger que les manifestations de samedi se sont « bien passées », le gouvernement est loin d’avoir désamorcé la colère populaire. Dimanche, son ministère a annoncé 1 314 interpellations lors d’une journée qui a réuni environ 410 000 personnes selon les autorités, et 800 000 selon la CGT, dont 250 000 à Paris. L’Union étudiante y a vu un « grand succès ». Des heurts sporadiques ont éclaté tard dans la soirée, avec des dégâts très limités dans les commerces, après le déploiement de 70 000 membres des forces de l’ordre et des restrictions imposées aux rassemblements. Pour les syndicats, la journée a surtout prouvé que la contestation tient. De nouvelles manifestations sont déjà annoncées pour la semaine prochaine, alors que l’exécutif ne propose aucune mesure concrète. Le ministère fait aussi état de 53 membres des forces de l’ordre blessés et de 24 commerces pillés, sans donner de bilan pour les manifestants blessés.

Le gouvernement du Premier ministre Sébastien Lecornu se retrouve coincé entre une dépense publique qui creuse le déficit et une rigueur qui élargit le cercle des mécontents. Les chiffres le disent. La dette publique atteint 3 595 milliards d’euros, soit 119 % du PIB, et le déficit devrait s’établir à 5,4 % en 2026. Le budget 2027 prévoit 43 milliards d’euros de mesures dans un effort total de 54 milliards. Les intérêts de la dette devraient grimper à 91,2 milliards d’euros, avec des taux d’emprunt proches de 4,9 %. Dans ce contexte, faire des concessions pour calmer la rue relève de l’exploit, sinon de l’impossible, pour le président Emmanuel Macron.

Le mouvement des gilets jaunes a appelé syndicats, lycéens et étudiants à une nouvelle journée de mobilisation pour défendre les libertés publiques, après les graves dérapages sécuritaires du 17 octobre, la « journée de la colère ». Ce jour-là, selon CCI France, plus de 2 000 commerces avaient été touchés, et le ministre Nuñez avait reconnu : « Nous avons failli. » Emmanuel Macron avait refusé sa démission. Le verdict de l’opinion est sévère. Selon un sondage Ipsos mené auprès de 1 500 personnes, 58 % des Français se disent en colère face aux violences, 81 % estiment le gouvernement « responsable de cette situation », 79 % pointent les groupes politiques extrémistes et 52 % la police.

Dérive autoritaire

Face à la contestation, l’exécutif a durci le ton avec des couvre-feux partiels et localisés demandés aux préfets, rassemblements interdits à Marseille, et déploiement du GIGN, de la BRI, du Raid et de militaires de l’opération antiterroriste Sentinelle. Le ministère français de l’Intérieur affirme que les cortèges autorisés se sont déroulés dans le calme et accuse des « groupes à risque » d’extrême gauche d’avoir cherché à s’en prendre aux forces de l’ordre. Pour des voix critiques, ce dispositif pose pourtant une question de fond, l’armée a-t-elle sa place dans la gestion de la contestation sociale, et jusqu’où peut-on restreindre le droit de manifester, garanti par les textes français ?

La question prend une résonance particulière en Afrique, où Paris condamne volontiers les interdictions de manifester et les entraves à la liberté d’expression. Certains commentateurs y voient un universalisme à géométrie variable car il est difficile, estiment-ils, d’exiger des autres une liberté que l’on restreint chez soi.

L’autre front est parlementaire. Sans majorité à l’Assemblée nationale, divisée en trois blocs rivaux depuis les législatives anticipées de l’été 2024, le gouvernement pourrait recourir à l’article 49.3 de la Constitution, qui permet de faire adopter un texte sans vote. L’ancien Premier ministre François Bayrou l’avait utilisé à trois reprises à partir du 3 février 2025 pour faire passer les budgets de l’État et de la Sécurité sociale. Les gilets jaunes, soutenus par les syndicats et les lycéens, ont fixé une nouvelle journée de mobilisation au 31 octobre. Reste à savoir si le pouvoir osera passer en force sur le budget, au risque d’alimenter davantage la colère.

Lyes Saïdi

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