Entretien réalisé par Amar Malki

Le Forum intergénérationnel a pour objectif d’inscrire l’action arabe commune dans la société civile. Quel est l’enjeu d’une telle démarche? Quelle est l’importance de l’immunisation de la population contre la désinformation ?

Je dois d’abord souligner que l’Algérie a fait un acte d’intelligence en accueillant la société civile arabe avant le Sommet Arabe pour le 1er novembre. D’ailleurs, le 1er novembre symbolise la révolution algérienne et une révolution mondiale qui nous fait revivre notre dignité et la souveraineté nationale. Elle nous rappelle que nous pouvons gagner la guerre contre la colonisation et nous pouvons être indépendants, souverains. L’Algérie l’a prouvé. L’Algérie a pensé aussi à la société civile, celle ci constitue un canal intermédiaire entre l’Etat et la société. Dans ce genre de colloques et de Forums, nous avons une marge de liberté plus que les discours officiels et diplomatiques des chefs d’Etats Arabes. Nous pouvons traiter toutes les questions étant donné que le débat est démocratique. Personnellement, j’ai parlé de l’échec de la Ligue Arabe fondé en 1945, des années avant la naissance de l’Union Européenne. Regardons les résultats de ces processus, notamment en ce que fait aujourd’hui l’Union Européenne, et la position d’aujourd’hui de la Ligue Arabe.

Le processus d’intégration de l’Union européenne s’est assis sur la libre circulation des personnes et la libre circulation des marchandises. Et j’ai proposé que cela soit le cas pour les pays arabes. Car, il faut lier cette idée d’Union Arabe avec les intérêts quotidiens du citoyen arabe. Il ne s’agit pas de poésie, nous sommes une grande nation, des frères. Comment pourrait-on impliquer le citoyen dans ce processus ? En comparaison avec l’Union Européenne, nous avons subi un échec total, la libre circulation fait défaut. Dans mon intervention au Forum d’Oran, j’ai évoqué et repris la citation de Martin Lutter King, «I Have a dream». Un rêve d’égalité entre les Noirs et les Blancs que Martin Lutter King avait porté aux nues. Le notre est qu’on réserve des couloirs pour les frères arabes en facilitant le passage, comme le font les européens. Tout le contraire se produit chez nous hormis l’Algérie qui respecte le passeport arabe, en considérant les Arabes comme des frères, en plus des facilitations dans le traitement.

Le monde arabe est sous le coup de menaces réelles qui transparaissent à travers les tentatives de déstabilisationet les guerres de 4e génération. Quelle est la nature des ces menaces ?

Absolument. Ce qui s’est passé en 2011est un drame arabe à l’exception de l’Egypte de la Tunisie. J’ai publié mon libre en langue française «du Printemps Arabe à Daesh». J’ai aussi publié un autre ouvrage en arabe intitulé «De Tunis à Damas, des vérités sur le printemps arabe». J’ai un modèle théorique propre pour analyserces révolutions et je l’ai simplifié. Pour une révolution, il faut combiner trois facteurs en même temps. Le premier est lié à la radicalisation de l’opposition qui veut le départ d’un régime et non pas des réformes. Le deuxièmea trait aux divisions au sein des élites au pouvoir, qui veut dire les défections. Et le troisième est liéest la position de l’armée, soit par sa neutralité, soit parson retrait vis-à-vis du régime. En Tunisie et en Egypte, les trois facteurs sont présents. L’intervention étrangère est très faible, voire même invisible. Or, ce qui s’est passé en Libye et en Syrie ne sont pas des révolutions. Ce qui s’est passé en Libye est, tout ce que l’on peut dire en sciences politiques, est une guerre civile avec l’agression de l’Otan qui a soutenu les perdants contre les gagnants. Car, les forces d’El Guedafi ont gagné la guerre civile. Ils étaient aux portes de Benghazi. L’Otan s’est basée sur une résolution totalement loin de la réalité. Il s’agit de la résolution 1973 du conseil de sécurité qui stipule une zone d’exclusion aérienne, une vague phrase liée à la protection des civiles libyens. Or, cette intervention s’est transformée en destruction de l’Etat libyen, souverain. Nous savons bien que la charte de l’ONU interdit totalement de détruire ou d’éliminer les régimes de l’extérieur. Pour ce qui est de la question syrienne, je me base sur une déclaration de l’ex-ministre des affaires étrangères français, Roland Dumas, qui a dit, dans une émission d’une chaine française :«j’étais à Londres deux ans avant la crise syrienne, qui veut dire en 2009, mes homologues anglais m’ont contacté m’informant qu’ils préparent un plan afin d’éliminer le régime de Bachar Al Assad». Répondant au journaliste français demandant des raisons de ce plan, Dumas affirme qu’Al Assad «ne veut pas signer un accord de paix avec Israël». Roland Dumas ajoute : « le régime de Bachar Al Assad arme la résistance palestinienne et la résistance libanaise». Le régime de Bachar El Assad est, selon Dumas, à éliminer car «il gène dans la région». Il faut ajouter les déclarations du patron de la DGSE, Bernard Bajolet, du 27 octobre 2015 à Washington quand il a dit clairement : «oubliez les cartes de la Syrie et de l’Irak, il y a de nouvelles cartes qui se composent ». Cela veut dire une seule chose ; c’est un Sykes-Picot 2, il y a un plan pour diviser la Syrie, l’Irak et pour quoi les Etats Maghrébins ? Subséquemment, il ya des interventions étrangères. Malheureusement, ce plan a trouvé des sous traitants dans le monde arabe, certains Etat ont financé, les moyens humains, en plus de la théologie. Le cheikh El Quardaoui a décrété une fatwa en faveur de l’Otan, lui donnant le droit de détruire la Libye. Toute la mobilisation qui a été faite visait les Républiques arabes nationalistes qui ne normalisent pas avec l’entité sioniste.

L’Algérie, dernier pays du front du refus, est particulièrement ciblée…

Absolument. Je l’ai dit dans ma conférence. L’Algérie est le seul payssouverain qui ne reçoit pas des ordres, ni des directives, ni des appels, ni des sollicitations des ambassadeurs de chancelleries occidentales, qu’elles soient américaines, britanniques, françaises ou allemandes. Il ne faut pas imaginer un ambassadeur qui demande au président algérien de faire quoique ce soit. Malheureusement, d’autres pays arabes ont dit oui. Ce n’est pas nouveau.L’Algérie est visée. Je vous donne une version de ce que j’ai vécu personnellement. En 2011, j’étais quotidiennement contacté par les medias français, magazines, chaines tv et grands journaux. Ils ont insisté pour que je dise que l’Algérie va subir le printemps arabe en 2011, après la Libye et l’Egypte, avant même la Syrie et queje dise aussi que l’Algérie est dans la liste du printemps arabe. J’ai expliqué scientifiquement que cela était impossible. En analysant la situation, le voyais la position de l’Armée, le Peuple n’étant pas en rupture. Ce que j’ai constaté, ces médias n’ont pas aimé mes réponses, me faisant comprendre qu’ils sont déçus. L’Algérie est un pays souverain qui a de bons rapports avec la Russie. L’Armée Nationale populaire s’arme de Russie. L’ex URSS et la Chine ont aidé la révolution algérienne. Les Occidentaux n’aiment pas les pays arabes souverains. Ils aiment les régimes qui reçoivent les ordres pour les appliquer à la lettre. Mais, le monde a changé grâce à la Russie et à la Chine.

Le Sommet d’Alger a pour objectif de relancer l’action arabe commune sur fond de normalisation à marche forcée. Quels sont les défis qu’il va falloir relever dans ce sens ?

Abdelmadjid Tebboune a affirmé que l’Algérie refuse la course à la normalisation. De son côté le président tunisien Kais Saied a qualifié cette course à la normalisation de t «de Haute Trahison qui ne peut être perçu commeun point de vue». D’ailleurs c’est grâce à cette position qu’il a gagné les élections avec un taux de 72%. Je demande à ces pays, qui ont normalisé avec l’entité sioniste, s’ils avaient consulté leurs peuples. Faites un referendum populaire axé sur cette question à poser à la population: acceptez-vous la normalisation avec l’entité israélienne ? Je suis sur que la réponse sera NON à 100%. La normalisation est une agression de ces gouvernements contre leurs propres peuples. Nous voyons des marocains qui pleurent. Ils n’arrivent pas à imaginer que leur pays normalise avec l’entité sioniste. En plus, ils normalisent avec un gouvernement des plus racistes, des plus extrémistes, des plus hostiles, des plus agressifs contre le peuple palestinien. Pour les défis à relever, il faudra que la société civile travaille et fasse preuve d’opposition avec des manifestations. D’ailleurs, ça bouge au Maroc. Que les peuples arabes disent non à la normalisation, qu’ils mettent la pression sur leurs gouvernements. La société civile a un rôle contre la normalisation. Voila donc le rôle de la société civile en tant qu’intermédiaire entre la société et les Gouvernements.

Le Sommet d’Alger doit aussi permettre de relancer l’initiative arabe de pays et rétablir un principe cardinal des terres contre la paix. Dans le contexte actuel de désunion des rangs arabes, mais aussi palestiniens et des tentatives de l’occupant sioniste d’imposer le fait accompli comment donner corps à la démarche ?

L’Algérie a lancé une initiative très courageuse et respectable en invitant des factions palestiniennes afin de réunir leurs forces. Je compare la révolution algérienne, dont je suis spécialiste, avec la révolution armée palestinienne. Du côté algérien, il n’y a eu que le FLN qui a exigé de tous les partis politiques, que ce soit les Amis du Manifeste de Ferhat Abbes, ou le Parti communiste de Amar Ouzegane, ou encore l’Associations des Ulémas, qu’ils se mettent de partie. Abane Ramdane les a contactés afin d’élargir les bases politiques du FLN en intégrant le Front (le FLN) en tant qu’individus et non en tant que partis politiques, pour en faire un seul représentant du peuple algérien, le FLN. En Palestine, il y a plusieurs organisations dont Fatah, puis des dissidences de Fatah sous plusieurs appellations, le front populaire de Georges Habache, puis le Front populaire qui s’est éclaté, le front démocratique pour la libération de la Palestine, jusqu’à Hamas et le Djihad islamique. Les israéliens ont joué cette carte en disant que «nous allons bombarder juste le Djihad Musulman», mais agresse tous les Palestiniens. Cette politique nous rappelle celle du colonisateur au 19e siècle «diviser pour régner ». Malheureusement, les Palestiniens sont tombés dans ce piège plusieurs fois. L’Algérie a essayé de les aider.

Justement, l’Algérie entreprend une initiative destinée à réconcilier et réunir les factions palestiniennes ?

Cette initiative est rationnelle, pragmatique, intelligente en, faveur de la cause palestinienne, à travers laquelle les Algériens voulaient dire : «voila le modèle algérien, regroupez vos forces, soyez unis, L’entité trouve des brèches afin de casser votre résistance. Vous ne pouvez pas combattre d’une manière isolée, étudiez la révolution algérienne dont la force s’est concrétisée par l’Union.

A.M.