Lorsque l’industrie de la mode internationale siphonne le patrimoine algérien !
L’industrie de la haute couture est au cœur d’une vague de contestations sans précédent concernant l’appropriation du patrimoine vestimentaire algérien.
Après les controverses impliquant la maison Chanel et plus récemment le créateur libanais Zuhair Murad, qui ont intégré dans leurs collections des éléments emblématiques du patrimoine vestimentaire algérien sans en mentionner l’origine, la question de la protection juridique et morale des héritages culturels immatériels s’impose avec une acuité nouvelle dans le débat public. Le dernier scandale en date a éclaté lorsque le styliste international Zuhair Murad a présenté un défilé où plusieurs tenues n’ont pas été inspirées mais copiées du Karakou algérien, ce vêtement traditionnel emblématique du patrimoine vestimentaire féminin algérois. Très rapidement, des internautes algériens ont relevé des similitudes frappantes entre certaines créations et le Karakou, notamment au niveau des coupes structurées, des broderies riches et des motifs décoratifs, qui dépasse le cadre de la simple inspiration mais représente un plagiat pur et simple de ce vêtement et de ses réinterprétations présentées depuis des années par des créateurs algériens. Pour de nombreux observateurs, ces éléments ne relèvent pas d’une simple coïncidence stylistique mais traduisent une influence directe du vêtement traditionnel algérien. Le point qui cristallise la controverse reste l’absence de toute mention explicite de cette inspiration dans la communication officielle autour du défilé. Sur les réseaux sociaux, une mobilisation numérique sans précédent s’est organisée. Des milliers d’Algériens, conscients de la valeur symbolique, historique et identitaire de leur patrimoine, ont pris la parole pour dénoncer une invisibilisation délibérée du patrimoine algérien. Les critiques estiment que lorsqu’un créateur s’inspire d’un héritage culturel précis, en particulier dans le cadre d’une exposition internationale, il est essentiel d’en reconnaître clairement l’origine. Pour eux, il s’agit non seulement d’une question de respect culturel, mais aussi de valorisation d’un patrimoine souvent marginalisé sur les grandes scènes de la mode mondiale.
Face à la multiplication des commentaires rappelant l’origine du Karakou et dénonçant une appropriation culturelle sans reconnaissance explicite, la réaction du styliste s’est révélée éloquente. De nombreux utilisateurs avaient pris le temps d’expliquer l’histoire de cette tenue traditionnelle algérienne, son importance culturelle et la nécessité d’en citer clairement la source lorsqu’elle est reprise sur des scènes internationales. Toutefois, au lieu de répondre à ces critiques ou de publier un communiqué officiel, le créateur a choisi de désactiver les commentaires sur les publications concernées. Le public a perçu cette décision comme une tentative d’éviter le débat plutôt que de l’assumer. L’absence d’excuses officielles ou de clarification sur l’origine de l’inspiration a renforcé le sentiment de frustration chez de nombreux internautes, qui y voient un manque de considération pour le patrimoine culturel algérien.
Cette affaire n’est malheureusement pas isolée. Elle s’inscrit dans une série d’appropriations similaires qui ont marqué ces dernières années. Quelques mois plus tôt, la célèbre maison Chanel avait déjà été accusée d’appropriation du patrimoine vestimentaire traditionnel algérien après avoir présenté une collection haute couture pour la saison printemps-été. La surprise était survenue avec l’inclusion dans la collection du costume traditionnel algérien Naïli et du Karakou d’Alger. La collection de Chanel comportait trois robes dont le design reprenait les caractéristiques du costume Naïli algérien, notamment une ceinture de taille ornée de pièces en or appelée Mahzamat El Louiz, ainsi qu’une coupe des manches typique de ce costume, sans oublier les plis sous la ceinture appelés Tastifa.
Cette appropriation du patrimoine culturel algérien avait suscité de vives réactions, notamment de la part des activistes algériens qui avaient vivement critiqué la marque mondiale pour avoir copié ces tenues sans mentionner leur origine. La polémique avait pris de l’ampleur, avec de nombreux commentaires sur les pages officielles de Chanel. Les internautes algériens avaient réagi en utilisant le hashtag « le costume Naïli est algérien » et avaient appelé la marque à reconnaître la source d’inspiration de ses créations. L’activiste Zahra Vellali avait alors déclaré : « Si nous ne racontons pas l’histoire de nos vêtements, il est naturel que d’autres s’en approprient et les présentent au monde comme s’ils leur appartenaient. Au lieu de se contenter de la colère, il est temps d’agir : documenter nos vêtements et les protéger juridiquement au niveau international, soutenir les créateurs algériens pour qu’ils soient en première ligne de la scène mondiale de la mode, promouvoir notre héritage à travers des marques fortes qui s’engagent à le diffuser à l’échelle mondiale. »
Dérives morales
Mais l’appropriation ne s’était pas arrêtée là. Chanel avait également été accusée d’avoir attribué le Karakou algérien à la culture marocaine, bien que la robe de la marque semblait clairement s’inspirer du Karakou algérien, avec ses caractéristiques comme le haut en veste et le bas ressemblant au pantalon M’ddouer traditionnel algérien. Ces affaires répétées soulèvent une question fondamentale qui dépasse le seul cadre de la mode : celle de la frontière entre inspiration, hommage et appropriation culturelle. Dans l’univers feutré de la haute couture, où chaque détail est censé traduire une vision, une identité et une exigence artistique, ces dérives révèlent les limites morales de ceux qui prétendent incarner l’excellence. Derrière les projecteurs, les podiums parisiens et les discours marketing bien rodés, se cache une réalité bien moins noble : celle d’un patrimoine détourné, vidé de son sens et recyclé sous une signature étrangère, sans reconnaissance, sans respect et sans honnêteté artistique.
Les broderies minutieuses, les structures textiles, les jeux de velours et de fils d’or, les coupes traditionnelles, tout renvoie à un héritage précis, documenté, transmis depuis des générations. Il ne s’agit pas d’une influence diffuse ou d’un dialogue interculturel assumé, mais d’une reproduction directe, dénuée de véritable transformation artistique. Lorsque l’innovation disparaît au profit de la simple imitation, le mot création devient un abus de langage. La créativité ne consiste pas à piller des archives vivantes mais à inventer des langages nouveaux, à dialoguer avec les cultures dans le respect, à construire des ponts plutôt qu’à s’approprier des territoires.
Aujourd’hui, les peuples veillent sur leur patrimoine avec une conscience patrimoniale désormais éveillée. Ils en connaissent la valeur juridique, symbolique et historique et en assurent la protection collective. Toute tentative d’appropriation est désormais exposée, analysée et contestée publiquement. Le Karakou n’est pas un simple vêtement mais incarne une histoire, un savoir-faire artisanal et une identité transmise de génération en génération. Le réduire à un objet de luxe standardisé revient à l’amputer de son âme. Le patrimoine algérien ne se copie pas, ne se déguise pas et ne se confisque pas. Il se protège, se transmet et se défend avec fierté, lucidité et détermination.
Mohand Seghir

