Culture

Patrimoine : Le Bardo célèbre l’art de la broderie algérienne

Au cœur d’Alger, le Musée public national du Bardo s’est transformé en écrin du patrimoine textile algérien. 

Depuis le début du mois d’avril et jusqu’à la fin du mois de juin prochain, ses salles accueillent une exposition intitulée « Sna’at Al-Ibra » ou « L’Art de la broderie » —, un hommage minutieux et érudit à l’un des arts les plus nobles de la tradition vestimentaire algérienne : la broderie. À travers une scénographie qui mêle pièces originales, panneaux explicatifs et supports audiovisuels, le visiteur est convié à un voyage dans le temps, au fil des siècles et des régions d’un pays dont la richesse textile n’a d’égale que sa diversité culturelle.L’exposition prend appui sur les collections ethnographiques du musée, constituées au fil des décennies grâce aux acquisitions institutionnelles, mais aussi — et c’est là un fait remarquable — grâce aux dons de familles algériennes soucieuses de contribuer à la préservation de la mémoire collective. Zoheir Harichène, directeur du musée, souligne d’emblée la portée de l’initiative : selon lui, cette exposition représente « une occasion d’illustrer la richesse du patrimoine algérien en matière de broderie, en tant qu’art authentique alliant beauté et précision », ajoutant qu’elle « reflète une identité culturelle profondément enracinée à travers les âges ». Une identité que les musées nationaux ont, selon lui, le devoir de défendre et de transmettre, car leur rôle « ne se limite pas à exposer le patrimoine, mais contribue également à sensibiliser les citoyens à l’importance de préserver l’héritage culturel — objets précieux et costumes traditionnels — en travaillant en coopération avec les institutions muséales ».

Le caftan en vedette

Ce qui frappe d’abord le visiteur, c’est l’extraordinaire diversité des pièces présentées. Le caftan algérien occupe une place centrale : le Bardo en conserve une vingtaine d’exemplaires, datant pour la plupart de la fin du XIXe siècle et du début du XXe, en provenance de différentes régions du pays. Chacun témoigne d’un savoir-faire local distinctif, d’une palette chromatique particulière, d’un langage ornemental propre à sa ville ou à sa région d’origine.

L’exposition met également en lumière la « gandoura » de l’Est algérien, portée avec la « chéchia », la ceinture « louiz » et le collier traditionnel, déclinée en plusieurs variantes que le visiteur découvre sous les appellations de « gandoura Cha’ra », « gandoura Fatla » et « gandoura Mejboud » — autant de désignations qui renvoient aux techniques de broderie utilisées pour les réaliser. La « blousa », emblème de l’élégance urbaine dans l’Ouest algérien, est également à l’honneur : son dossier de candidature à l’inscription au patrimoine mondial vient tout juste d’être officiellement déposé, ce qui confère à sa présence ici une résonance toute particulière. Enfin, le « Karakou », costume emblématique de la capitale, est représenté par un exemplaire authentique datant de 1930, dont la finesse d’exécution témoigne du génie des brodeuses algéroises d’antan.

Gestes, outils et mémoire du fil

Au-delà des costumes eux-mêmes, « Le métier de l’aiguille » donne à voir les outils qui ont permis de les créer. Le métier à tisser en bois connu sous le nom de « qerqaf », utilisé pour tendre le tissu et faciliter le travail de broderie, côtoie le « tnibir », servant à maintenir les étoffes en place, et le « rcham », recueil de modèles ornementaux complexes transmis de génération en génération. L’exposition détaille également les différents types de points utilisés au fil des siècles dans la broderie algérienne : point « zellige », point « matraha », point « menzel », ainsi que la « chbika » et les broderies au fil d’or selon les techniques dites « fatla », « cha’ra » et « mejboud ». Ces appellations, aussi précises que poétiques, témoignent d’une nomenclature technique héritée de maîtresses brodeuses dont le savoir ne s’est transmis que par le geste et la parole.

Car c’est bien là le cœur du propos : derrière chaque point, chaque motif géométrique ou floral, chaque reflet de soie ou d’or, se profile la silhouette de femmes anonymes dont les mains habiles ont façonné, siècle après siècle, une esthétique collective. Les fils de soie et les métaux précieux mêlés aux plus beaux tissus constituent autant de témoignages d’une créativité qui s’est affirmée à l’échelle universelle, faisant de la broderie algérienne l’une des expressions les plus abouties d’un dialogue entre fonction et beauté, entre mémoire et modernité. En ouvrant ses vitrines sur cet héritage, le Bardo rappelle que les musées ne sont pas seulement des lieux de conservation — ils sont, avant tout, des espaces vivants où une civilisation continue de se raconter.

Mohand Seghir

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