L’Algérie reçoit des think tanks américains : Alger impose sa souveraineté
Des experts issus des cercles stratégiques les plus influents de Washington ont fait le déplacement à Alger, mardi, pour une visite à l’Institut national d’études de stratégie globale (INESG). Ce qu’ils en ont retenu mérite attention : une reconnaissance explicite de la souveraineté décisionnelle de l’Algérie, de son modèle de développement et de son rôle croissant sur la scène internationale. Dans un contexte de recomposition des équilibres géopolitiques mondiaux, ces appréciations — formulées publiquement, à Alger, par des représentants de think tanks proches des cercles de pouvoir américains — ne sont pas anodines.
La délégation comprenait des représentants de plusieurs institutions de référence à Washington : l’Atlantic Council, le Middle East Policy Council, le Centre Stimcen, le Centre américain d’études stratégiques et internationales (CSIS) et l’Institut de Washington pour la politique du Proche-Orient. Autant d’organismes dont les analyses alimentent régulièrement les débats politiques et les décisions de l’administration américaine. Le ton a été donné dès les premiers échanges. William F. Wechsler, directeur principal de l’Atlantic Council, n’a pas usé de la langue de bois diplomatique habituelle. «La souveraineté dont jouit l’Algérie dans la prise de ses décisions est admirable», a-t-il déclaré, avant d’ajouter : «L’Algérie tout comme son peuple sont souverains et indépendants dans leurs décisions. Cela est admirable.» Venant d’un think tank américain dont le positionnement atlantiste est bien connu, le propos prend un relief particulier. L’Algérie n’a jamais caché son refus d’aligner ses positions sur celles de l’un ou l’autre des pôles de puissance — qu’il s’agisse de la guerre en Ukraine, du conflit à Ghaza ou des dossiers africains.
Bassima Alghussein, directrice exécutive du Middle East Policy Council, a pour sa part mis en avant ce qu’elle a appelé «l’approche globale de développement de l’Algérie». «L’approche algérienne ne se base pas uniquement sur la prise en charge des défis sécuritaires et de défense, mais englobe toutes les préoccupations de la société», a-t-elle souligné. Elle a également noté que «l’Algérie et les États-Unis partagent des points de vue autour de plusieurs questions internationales» — une formulation prudente, mais qui acte l’existence d’un socle commun, souvent sous-estimé dans les lectures médiatiques des relations algéro-américaines.
Hafed Al Ghewel, du Centre de recherches Stimcen, est allé plus loin dans l’appréciation du modèle algérien. L’expérience algérienne en matière de conception de politiques sécuritaires et stratégiques constitue, selon lui, «un exemple à suivre». Il a précisé que «l’approche algérienne est salutaire, en ce sens qu’elle dépasse la recherche de ses intérêts étroits pour se soucier des intérêts de la région». C’est une lecture qui rejoint la posture que l’Algérie défend depuis des années dans les enceintes multilatérales africaines et arabes : celle d’une puissance régionale dont les intérêts nationaux ne sont pas dissociés de la stabilité de son environnement immédiat.
La dimension démographique a également été mise en avant. Romina Bandura, chercheuse principale au CSIS, a relevé que la société algérienne «est une société jeune et développée», estimant que cette caractéristique «place l’Algérie en tant que pays pivot non seulement dans la région, mais à l’échelle internationale». Elle a ajouté que la jeunesse «est désormais un facteur déterminant dans la prise de décisions» — une observation qui résonne avec les choix politiques intérieurs de ces dernières années, notamment l’accent mis sur l’emploi des jeunes, la formation et la transition numérique.
C’est précisément sur ce terrain que la coopération bilatérale semble appelée à se développer. Sabina Henneberg, chercheuse principale à l’Institut de Washington pour la politique du Proche-Orient, s’est félicitée de la coopération existante entre les deux pays et a estimé qu’elle est appelée à «se développer dans les mois et les années à venir, notamment dans les secteurs de l’éducation, des nouvelles technologies et de l’intelligence artificielle». Des secteurs où l’Algérie a engagé des investissements significatifs et où les États-Unis disposent d’un avantage compétitif évident.
Du côté algérien, le directeur général de l’INESG, Abdelaziz Medjahed, a présenté l’objectif de la visite sans détour : permettre aux experts américains «de connaître les capacités de l’Algérie et de se faire une idée quant à sa conception du futur dans les différents domaines d’activité». Il a insisté sur le fait que le rôle pivot joué par l’Algérie, en Afrique comme sur la scène internationale, fait d’elle «un acteur incontournable dans la conception des politiques et des stratégies internationales».
Cette visite s’inscrit dans une séquence diplomatique plus large. Depuis plusieurs mois, Alger multiplie les contacts avec des interlocuteurs américains — du commandement militaire de l’AFRICOM au département d’État. Le registre est à chaque fois distinct, mais la direction est la même : installer l’Algérie comme partenaire sérieux et stable dans une région où les crises s’accumulent. Que ce soit les think tanks ou les institutions gouvernementales qui s’en convainquent, le résultat pour Alger est le même : une reconnaissance qui se construit, conversation après conversation, loin des déclarations fracassantes, mais consolide les bases d’une relation stratégique.
Hocine Fadheli

