L’Algérie met le cap sur la transition énergétique : Une nouvelle gouvernance énergétique nationale d’ici 2035
L’Algérie s’est dotée lundi d’un nouvel outil institutionnel pour piloter sa transition énergétique. Une Commission intersectorielle de maîtrise de l’énergie a été officiellement installée à Alger sous la présidence du ministre de l’Énergie et des Énergies renouvelables, Mourad Adjal, en présence de plusieurs membres du gouvernement. Sa mission : dessiner les contours d’une gouvernance énergétique nationale d’ici 2035, à l’heure où la demande intérieure en électricité et en hydrocarbures ne cesse de grimper. Le contexte est connu. L’Algérie consomme une part croissante de sa propre production d’hydrocarbures, ce qui réduit mécaniquement les volumes disponibles à l’exportation. Le pays doit aussi tenir ses engagements climatiques internationaux et répondre aux attentes d’une population dont les besoins énergétiques augmentent avec la croissance démographique et l’industrialisation. La création de cette commission n’est donc pas une décision administrative de routine. Elle s’inscrit dans une urgence que les responsables du secteur décrivent avec une franchise inhabituelle.
Mourad Adjal a posé les termes du chantier dès la cérémonie d’installation. Pour lui, la mise en place de la commission «marque une étape majeure pour le secteur» et «représente le point de départ d’une nouvelle dynamique visant à bâtir une gouvernance énergétique moderne, participative et performante». La formule est soignée, mais le dispositif qui la sous-tend est concret. L’instance regroupe la quasi-totalité des ministères, les groupes Sonatrach et Sonelgaz, la Commission de régulation de l’électricité et du gaz, des organismes de normalisation, des universités, des centres de recherche et des représentants de la société civile. Une architecture délibérément large, destinée à éviter que la politique énergétique reste l’affaire exclusive d’un seul secteur. La commission entamera ses travaux par deux dossiers que le ministère a soumis en priorité : l’enrichissement du projet de Stratégie nationale de maîtrise de l’énergie à l’horizon 2035 et l’examen du Programme national de maîtrise de l’énergie pour la période 2026-2035. Deux textes dont le contenu définitif conditionnera la crédibilité de l’ensemble de la démarche.
Défi stratégique majeur
Du côté des hydrocarbures, le ministre d’État Mohamed Arkab a mis les pieds dans le plat. Il a affirmé que la maîtrise de l’énergie et l’efficacité énergétique figurent «parmi les défis stratégiques majeurs de l’Algérie, face à la hausse continue de la demande nationale et à l’impératif de préserver les ressources nationales en hydrocarbures». Traduction : ce que l’Algérie brûle chez elle, elle ne peut pas l’exporter. Et dans un contexte de marché mondial des hydrocarbures sous tension, chaque baril et chaque mètre cube comptent.
Pour réduire cette autoconsommation, Arkab a détaillé un programme engagé par Sonatrach : équiper les sites pétroliers et gaziers en énergie solaire, avec un objectif de 1,3 gigawatt installé d’ici 2030. Une première centrale photovoltaïque de 10 mégawatts est déjà opérationnelle à Bir Rebaa Nord, et un second projet de même capacité est lancé. À moyen terme, le programme doit s’étendre aux grands gisements stratégiques : Tin Fouyé Tabenkort, Rhourde Nouss, Ohanet, El Merk, El Borma. L’ambition est directe : «l’efficacité énergétique permettra de libérer des volumes importants d’hydrocarbures destinés à l’exportation ou à la valorisation industrielle, garantissant ainsi la pérennité de la position de l’Algérie en tant que fournisseur énergétique fiable et compétitif à l’échelle mondiale», a-t-il déclaré. La transition ne s’arrête pas au solaire. Arkab a rappelé que l’Algérie se positionne sur l’hydrogène vert avec un objectif d’exportation compris entre 30 et 40 térawattheures d’ici 2040, sous forme gazeuse, liquide ou dérivée. Des partenariats internationaux sont en cours pour atteindre ces capacités. Le calendrier est serré, les marchés européens demandeurs, et la concurrence africaine et moyen-orientale vive. Alger sait qu’elle dispose d’une fenêtre, pas d’une rente.
L’industrie a aussi pris la parole. Le ministre Yahia Bachir a présenté la commission comme «un jalon essentiel de l’édifice institutionnel visant à instaurer une politique nationale efficace de maîtrise de l’énergie». Son ministère travaille notamment à la création d’un pôle industriel dédié aux équipements de production d’électricité renouvelable, ce que les technocrates appellent un «cluster» des industries électriques. L’idée est de ne pas se contenter d’installer des panneaux solaires importés, mais de fabriquer localement une partie de la chaîne de valeur. La dimension environnementale a été portée par la ministre Kaouter Krikou, qui a insisté sur la nécessité d’un «cadre intégré liant politiques environnementales et énergétiques». Son ministère travaille selon ce qu’elle a décrit comme «une équation équilibrée réalisant les objectifs de développement durable», articulée autour du soutien aux énergies renouvelables, de la réduction des émissions et d’un changement des modes de production et de consommation. Des mots qui résonnent autrement quand on sait que l’Algérie reste, pour l’instant, un pays dont plus de 95 % de la production électrique dépend du gaz naturel.
La Commission intersectorielle ne produira pas de gigawatts. Elle n’installera pas de panneaux solaires ni ne signera de contrats d’exportation d’hydrogène. Son rôle est de coordonner, d’arbitrer, de formuler des recommandations et de suivre l’avancement des programmes. C’est précisément ce type d’organe transversal qui a manqué jusqu’ici : un espace où les ministères de l’énergie, de l’industrie, de l’environnement et les grandes entreprises publiques parlent d’une même voix plutôt que de gérer chacun leur bout de la chaîne. Si la commission joue son rôle, elle pourrait devenir le lieu où la politique énergétique nationale gagne en cohérence ce qu’elle a longtemps perdu en dispersion sectorielle.
Sabrina Aziouez

