Mines, un levier de la rupture avec la dépendance aux hydrocarbures
Des experts saluent les orientations du président Tebboune visant à faire du secteur minier le moteur d’une transformation économique profonde. Avec la mine de phosphate de Bled El-Hadba, dont les premières exportations sont attendues en mars 2027 au plus tard, l’Algérie engage un pari industriel majeur sur un marché mondial sous haute tension.
C’est une ambition qui se mesure désormais en mois, et non plus en décennies. Lors du Conseil des ministres qu’il a présidé dimanche, le président de la République Abdelmadjid Tebboune a fixé une échéance précise et non négociable : les premières exportations de phosphate algérien, extraites de la mine de Bled El-Hadba dans la wilaya de Tébessa, devront quitter le port d’Annaba « au plus tard en mars 2027 ». Un horizon court pour un projet colossal, érigé en « priorité économique absolue du secteur » par le chef de l’État, qui a rappelé avec force l’objectif central de sa feuille de route : faire des mines « un secteur dynamique générateur de richesses d’une part, et un moteur de rupture avec la dépendance aux hydrocarbures d’autre part ». Pour les experts économiques interrogés par l’APS, ces orientations marquent bien plus qu’une accélération de calendrier. Elles annoncent une rupture de modèle.
Une gouvernance tournée vers le résultat
Pour le consultant international en développement économique Abderrahmane Hadef, les instructions présidentielles portant sur l’accélération des projets stratégiques et la fixation de délais précis pour leur entrée en exploitation « dessinent les contours d’une nouvelle étape dans le parcours de l’économie algérienne ». Ces orientations, dit-il, « traduisent non seulement une forte volonté politique, mais aussi les fondements d’une transformation profonde de l’approche de la gouvernance économique, fondée sur le passage d’une gestion de l’urgence et de la conjoncture à un système de gouvernance stratégique reposant sur une vision intégrée et à long terme ». L’enjeu, selon lui, est de nature systémique. L’Algérie « connaît aujourd’hui une mutation de sa gouvernance économique, l’objectif ne se limitant plus à la réalisation d’équilibres conjoncturels, mais s’oriente vers une refonte du modèle économique afin de le rendre plus diversifié et durable, à travers une nouvelle approche basée sur la valorisation des ressources nationales et l’orientation des investissements vers des secteurs productifs à forte valeur ajoutée, tout en consacrant la culture du résultat et le respect des délais comme critères essentiels de mise en œuvre ». Un diagnostic que partage l’expert économique Houari Tigharsi, pour qui la volonté affichée par les pouvoirs publics de faire du secteur minier « un pilier d’un modèle économique fondé sur la production et la création d’emplois » s’inscrit dans « une dynamique plus large de relance » dont le pays avait besoin.
Bled El-Hadba, bien plus qu’une mine
Le cœur du dispositif, c’est la mine de phosphate de Bled El-Hadba. Les chiffres donnent le vertige : des réserves estimées à 840 millions de tonnes — soit près de quatre-vingts ans d’exploitation — une production annuelle projetée à 10,5 millions de tonnes de phosphate brut et 6 millions de tonnes d’engrais. Le projet, porté conjointement par Sonarem pour l’extraction et Sonatrach pour la transformation chimique, vise à couvrir l’intégralité de la chaîne de valeur, de la roche extraite à Tébessa aux engrais exportés depuis le quai minéralier d’Annaba, en passant par Oued Keberit.
Le président Tebboune a ordonné dans la foulée de son annonce « le lancement immédiat des travaux de construction des unités de traitement du minerai brut à la mine de Bled El-Hadba, parallèlement à son exploitation », ainsi que « la construction sans délai de dépôts d’urée et d’ammoniac conformes aux normes techniques internationales ». Ces deux matières, aux propriétés chimiques exigeantes, requièrent en effet des conditions de stockage particulières que les infrastructures actuelles ne permettent pas encore d’assurer à l’échelle industrielle visée. La clé de voûte logistique de l’ensemble du dispositif demeure le quai minier en construction dans le cadre de l’extension du port d’Annaba, dont l’achèvement est lui aussi calé sur mars 2027. Pour tenir ce calendrier serré, le chef de l’État a ordonné le renforcement du partenariat algéro-chinois sur ce chantier portuaire stratégique. Une réunion de coordination tenue le 15 avril entre les ministres Arkab, chargé des Hydrocarbures, et Hanifi, en charge des Mines, a confirmé que le strict respect des délais est désormais traité comme un impératif d’État, et non comme une simple intention programmatique. Pour Abderrahmane Hadef, l’accélération de ce projet comporte « un message fort » : l’Algérie « est déterminée à intégrer le club des pays influents sur le marché mondial des engrais, dont la valeur dépasse 250 milliards de dollars ». Mais il appelle à ne pas s’arrêter à la seule performance exportatrice. « Le véritable enjeu réside dans le développement d’une industrie de transformation intégrée à même d’accroître significativement la valeur ajoutée et de faire de cette ressource un véritable levier industriel », insiste-t-il, voyant dans l’échéance de mars 2027 « le point de départ d’un système industriel minier intégré » et non un simple jalon commercial.
Houari Tigharsi abonde dans le même sens. Il estime que cette date constitue « un tournant qui dépasse le simple objectif technique pour refléter une orientation stratégique visant à repositionner l’Algérie sur le marché mondial ». La nouvelle approche, précise-t-il, vise à « rompre avec les schémas conventionnels dans ce domaine et à passer de l’exportation de matière brute à la production d’engrais à forte valeur ajoutée, renforçant ainsi la présence algérienne sur un marché étroitement lié à la sécurité alimentaire mondiale ».
Un réseau minier national prend forme
La mine de Bled El-Hadba ne s’inscrit pas dans le vide. Elle s’intègre dans une architecture minière nationale qui, pour la première fois de son histoire, entre simultanément en phase opérationnelle sur plusieurs fronts. À l’ouest du pays, la ligne ferroviaire Béchar-Gara Djebilet, inaugurée en février 2026, ouvre l’accès à l’un des plus grands gisements de fer du monde. Découvert dans les années 1950 dans le Tindouf, le gisement de Ghar Djebilet renferme des réserves estimées à quelque 3,5 milliards de tonnes de minerai de fer, longtemps considérées inexploitables faute d’infrastructures. La mise en service de cette liaison ferroviaire de désenclavement change la donne, permettant d’envisager une exploitation à grande échelle orientée vers les aciéries nationales comme vers l’exportation.
Au nord-est, dans la wilaya de Béjaïa, la mine de zinc et de plomb d’Oued Amizour — développée en partenariat avec le groupe canadien Terramin — a, elle aussi, franchi le cap de la phase opérationnelle en 2026, après des années de maturation. Avec des réserves évaluées à plus de 32 millions de tonnes de minerai et une teneur en zinc parmi les plus élevées de la région, ce projet positionne l’Algérie comme futur producteur significatif sur un métal dont la demande mondiale, tirée par la transition énergétique et les batteries, ne cesse de progresser. Pour Abderrahmane Hadef, ces projets ne doivent pas être lus séparément. Il y voit la constitution d’« un réseau logistique national à même de soutenir différents grands projets miniers et d’ouvrir de nouvelles perspectives vers la profondeur africaine ». Les marchés africains représentent selon lui « une opportunité stratégique pour l’Algérie afin de consolider son rôle de porte commerciale entre l’Europe et l’Afrique », une ambition qui résonne avec le volontarisme du gouvernement en matière d’infrastructures transahariennes.
Un pari sur fond de tensions mondiales
L’Algérie ne joue pas en terrain neutre. Le contexte géopolitique dans lequel s’inscrit cette montée en puissance minière est celui d’un monde sous tension, où les chaînes d’approvisionnement en matières premières ont révélé leur fragilité depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine en 2022. Les perturbations sur le marché des engrais — dont la Russie et la Biélorussie étaient, avant le conflit, deux fournisseurs majeurs — ont mis en lumière la vulnérabilité des systèmes agricoles mondiaux et créé des opportunités inédites pour les pays producteurs de phosphate et d’ammoniac. La guerre au Moyen-Orient déclenchée par les attaques américano-israéliennes contre l’Iran en février et les tension qu’elle induit sur le détroit d’Ormuz par lequel transite aussi 20 à 30% de la production d’engrais, a ravivé ces vulnérabilité. Houari Tigharsi voit dans le projet de phosphate intégré une réponse cohérente à cette réalité. Il souligne que le dispositif repose sur « une vision industrielle globale, reliant l’exploitation minière de Bled El-Hadba aux chaînes de transformation, notamment la production d’ammoniac et d’urée, outre le développement des infrastructures logistiques via le port d’Annaba et les installations qui y sont associées ». Autrement dit, l’Algérie ne vise pas à vendre une roche. Elle vise à vendre une solution agronomique, à forte valeur ajoutée, à destination de marchés soucieux de leur sécurité alimentaire.
L’enjeu est également intérieur. En développant une capacité de production nationale d’urée et d’ammoniac adossée à ses propres gisements, l’Algérie entend simultanément réduire sa facture d’importation, sécuriser ses filières agricoles et construire une nouvelle rente d’exportation moins volatile que les hydrocarbures. C’est au fond la promesse portée par ces orientations présidentielles : que le sous-sol algérien, longtemps réduit à sa dimension pétrolière et gazière, devienne enfin le socle d’une diversification économique que le pays appelle de ses vœux depuis des décennies.
Amar Malki

