Tapis de Guerrouma : Les mains qui tissent la mémoire
Dans une salle du centre de formation professionnelle de Bouira, une femme de plus de 80 ans s’installe devant son métier à tisser comme elle le fait depuis des décennies. Kramdi El Akri est venue de Guerrouma, à cinquante kilomètres à l’ouest du chef-lieu de wilaya, pour montrer ce que ses mains savent faire. Autour d’elle, une dizaine d’artisanes exposent leurs tapis, leurs poteries, leurs bijoux. Le Mois du Patrimoine a officiellement commencé samedi dernier, et Bouira a choisi d’en faire une célébration de ce qui reste, de ce qui résiste.
Le tapis de Guerrouma n’est pas un simple objet artisanal. C’est un marqueur identitaire d’une région berbère qui a longtemps tissé en silence, sans label, sans circuit de distribution structuré, sans véritable reconnaissance institutionnelle à la hauteur de son savoir-faire. Cette année, il est au cœur du dispositif. Ibrahim Benabderrahmane, directeur de la culture de la wilaya, l’a précisé à l’APS sans ambiguïté : les expositions sont « dédiées spécialement aux produits du terroir ainsi qu’aux produits artisanaux de la wilaya, à leur tête le tapis de Guerrouma ». Une formulation qui dit l’intention politique autant que culturelle. Kramdi El Akri, elle, parle avec la simplicité de ceux qui n’ont pas besoin de justifier ce qu’ils font. « Guerrouma est connue pour ses ateliers de tissage du tapis traditionnel depuis de longues années », dit-elle. Le tapis qu’elle fabrique est tissé à la main, avec de la laine de mouton réputée pour sa douceur. Ce n’est pas une production industrielle que l’on peut accélérer ni standardiser. Chaque pièce prend du temps, mobilise un geste appris, transmis, affiné. C’est précisément ce qui lui donne sa valeur, et c’est aussi ce qui rend sa survie fragile dans un marché qui récompense la vitesse.
La présence de l’association culturelle Ath Ighil Hammad de Saharidj, venue de l’est de la wilaya avec six artisanes, témoigne d’une mobilisation qui dépasse le seul territoire de Guerrouma. Poterie, tapisserie, bijoux traditionnels : la région a apporté à ces expositions organisées par la Chambre de l’artisanat et des métiers un échantillon cohérent de ce que le patrimoine matériel kabyle peut encore produire. Radia Bourrai, présidente de l’association, ne cache pas que la situation reste préoccupante. « Ce produit traditionnel a besoin de plus de promotion pour qu’il puisse reprendre la place qui lui sied », dit-elle du tapis de Guerrouma, avec une franchise qui tranche avec les discours officiels habituellement plus triomphants. Elle prend le temps d’expliquer la technique, et ce détail mérite qu’on s’y arrête. Le tapis de Guerrouma repose sur deux méthodes de tissage distinctes : la haute-lisse, sur métier vertical, et la basse-lisse, sur métier horizontal. « Ces méthodes entrelacent des fils de chaîne verticaux et des fils de trame horizontaux pour créer des décors complexes », précise-t-elle. Derrière la technicité du propos, il y a une réalité concrète : ce savoir ne s’improvise pas. Il s’apprend, se pratique, se transmet. Et quand une génération manque à l’appel, quelque chose se perd qui ne revient pas toujours.
C’est là que le Mois du Patrimoine prend tout son sens, à condition de ne pas s’en tenir au cadre festif. Les expositions de Bouira se prolongent à Sour El Ghouzlane, Aït Mansour et Thassala, dans la commune de Taghzout. Des territoires ruraux, souvent en marge des grandes politiques culturelles, qui produisent pourtant un artisanat vivant, pratiqué par des femmes dont beaucoup n’ont jamais eu accès à une formation formelle ni à un débouché commercial fiable. Le paradoxe algérien est là : un patrimoine abondant, des artisanes qui continuent de travailler, et une filière qui peine à se structurer. La vieille Kramdi El Akri ne s’embarrasse pas de ces considérations. Elle est là, devant son métier, dans cette salle de Bouira, et elle montre. C’est peut-être la forme de militantisme la plus efficace.
M.S.

