Hydrocarbures : L’Europe courtise l’Algérie, Sonatrach négocie ses conditions
En l’espace de deux jours, le ministre d’État chargé des Hydrocarbures, Mohamed Arkab, a reçu à Alger deux délégations européennes venues, chacune à sa façon, frapper à la même porte : celle du gaz algérien et des capacités industrielles de Sonatrach.
Mardi, c’était une délégation belge conduite par l’envoyé spécial de Bruxelles pour la sécurité énergétique. Mercredi, c’est le vice-ministre polonais des Domaines de l’État, Grzegorz Wrona, qui a fait le déplacement, accompagné de responsables des deux grands groupes industriels polonais Azoty et Orlen. Le calendrier n’est pas anodin. Depuis que l’Europe cherche à réduire sa dépendance au gaz russe, et plus récemment depuis que la guerre au Moyen-Orient et la fermeture du détroit d’Ormuz a redessiné la carte des équilibres énergétiques mondiaux l’Algérie est revenue au centre du jeu énergétique régional — et elle entend peser sur l’équation. Côté belge, la rencontre s’est tenue en présence de l’ambassadeur du Royaume de Belgique, du président de l’ALNAFT et du président de l’Autorité de régulation des hydrocarbures (ARH). Les discussions ont porté sur «les moyens de renforcer la coopération bilatérale dans les domaines du pétrole et du gaz», ainsi que sur «les opportunités d’investissement et de partenariat entre le groupe Sonatrach et les entreprises belges à travers les différentes chaînes de valeur, notamment dans les domaines du raffinage et de la pétrochimie», selon le communiqué du ministère. Le gaz naturel liquéfié, le GPL et les produits pétroliers ont également été au menu, tout comme les mécanismes de soutien à l’investissement et le transfert de technologies.
Arkab a réaffirmé, à cette occasion, «la volonté de l’Algérie de développer des partenariats équilibrés, fondés sur les intérêts communs, le transfert de savoir-faire et la valorisation des capacités nationales». Ce n’est pas une formule de politesse. C’est une position constante d’Alger depuis plusieurs années : pas question de se contenter du rôle de simple fournisseur de matières premières. Son homologue belge, Geert Muylle, a pour sa part «salué les potentialités dont dispose l’Algérie dans ce domaine» et affirmé «la disponibilité des entreprises belges à élargir leurs investissements dans des domaines d’intérêt commun».
Production de dérivés de gaz
Le lendemain, c’est la délégation polonaise qui a occupé les salons du ministère des Hydrocarbures, avec un agenda nettement plus technique. Le président-directeur général de Sonatrach, Noureddine Daoudi, était présent, signe que les discussions ont rapidement dépassé le stade des déclarations de principe. Les deux parties ont examiné des propositions concrètes, dont la création d’une coentreprise en Algérie pour la production de méthanol et de mélamine, la construction d’une usine d’acide phosphorique, ainsi que «le développement de projets de production d’ammoniac vert en utilisant des technologies innovantes contribuant à la réduction de l’empreinte carbone», selon le communiqué ministériel.
Ouverture sur l’Europe centrale et orientale
Le volet commercial n’a pas été négligé. Les deux délégations ont également abordé «les perspectives de coopération dans les domaines des services et de la logistique, à travers le renforcement des relations commerciales avec la Pologne, notamment en matière de commercialisation du gaz naturel liquéfié et du GPL via l’infrastructure du groupe Orlen». Autrement dit, Sonatrach pourrait utiliser le réseau logistique polonais pour élargir sa présence sur les marchés d’Europe centrale et orientale — des débouchés que l’Algérie n’a pas encore pleinement investis. Le vice-ministre Wrona a, de son côté, «exprimé l’intérêt des entreprises de son pays à renforcer la coopération avec les sociétés algériennes dans le secteur des hydrocarbures», en insistant sur la pétrochimie, les engrais et les relations commerciales avec Sonatrach.
Un troisième axe a émergé lors de la réunion avec la délégation polonaise : la dessalement de l’eau de mer. Les deux parties ont manifesté «un intérêt considérable» pour une coopération dans ce domaine, via l’introduction de technologies polonaises à haute efficacité énergétique pour équiper et développer les stations de dessalement en Algérie. Ce glissement vers des secteurs adjacents aux hydrocarbures illustre la stratégie algérienne : nouer des partenariats larges, pas des contrats ponctuels.
Ce qui se dessine à travers ces deux jours de diplomatie économique intensive, c’est moins une rupture qu’une confirmation. L’Algérie dispose d’un levier que l’Europe lui a longtemps sous-estimé, et elle le sait. Les deux communiqués insistent sur le transfert technologique et la valorisation des capacités nationales. Et dans les deux cas, Arkab a posé la même condition implicite : la coopération, oui — mais à égalité.
Samira Ghrib

