Numérique, hydrocarbures, mines et sidérurgie : Le pari de la souveraineté économique
Il y a dans les grandes messes économiques un moment où les chiffres prennent le dessus sur les formules. Mardi à Alger, au Centre international de conférences Abdelatif-Rahal, ce moment est arrivé assez tôt. La deuxième édition de la CEO Survey Algeria, organisée par PwC en partenariat avec le Conseil du renouveau économique algérien, a réuni ministres, patrons et experts autour d’une question simple : où en est vraiment l’économie algérienne ? Les réponses, cette fois, étaient documentées. L’enquête mondiale de PwC — 4 500 dirigeants interrogés dans 105 pays — livre pour l’Algérie un chiffre qui mérite qu’on s’y arrête : 83 % des chefs d’entreprises algériens anticipent une amélioration de l’économie nationale dans les douze prochains mois. La moyenne mondiale est à 61 %. L’écart est suffisamment large pour ne pas être anecdotique. Ce n’est pas de l’autosatisfaction : 90 % des dirigeants interrogés affichent une confiance explicite dans les perspectives de leur propre entreprise, appuyée sur des carnets de commandes, des plans d’investissement concrets, des projets en cours. Et 43 % d’entre eux déclarent adopter une stratégie d’investissement offensive, contre 26 % à l’échelle mondiale. Ce dernier chiffre dit quelque chose d’intéressant sur l’état d’esprit du patronat algérien : moins de prudence, plus d’engagement. Le tableau n’est pas sans nuances. Les risques géopolitiques inquiètent encore — 39 % des dirigeants algériens les citent comme menace majeure, un niveau inférieur aux moyennes africaine et mondiale, mais réel. Et la cybersécurité est devenue la première priorité technologique pour 50 % des sondés. Ce n’est pas un hasard dans un pays qui mise explicitement sur la transformation numérique comme levier de compétitivité.
Sur ce terrain, la ministre Haut-commissaire à la numérisation, Meriem Benmouloud, a présenté une feuille de route déjà en partie exécutée : cadres législatif et technique bouclés, cinq data centers opérationnels, deux projets Tier III+ en cours, réseau télécoms de 200 000 kilomètres, bande passante internationale de 9,8 Tb/s. Quelque 80 % de la population est connectée à Internet. Les 939 milliards de dinars de paiements numériques enregistrés en 2025 — portés par 22 millions de cartes actives — indiquent que la transition ne reste pas dans les rapports. Elle se passe. Le ministre des Finances, Abdelkrim Bouzred, a complété ce tableau en évoquant la numérisation des impôts et des douanes, le développement du marché financier et l’intérêt croissant pour les obligations souveraines conformes à la charia comme instruments de financement alternatifs. La diversification des ressources budgétaires, longtemps frein à toute conversation sérieuse sur la souveraineté économique, est au moins posée comme chantier.
Les hydrocarbures restent le point de départ de tout le reste. Mohamed Arkab, ministre d’État aux Hydrocarbures, a présenté l’appel à candidatures Algeria Bid Round 2026 comme un signal adressé aux investisseurs étrangers : procédures simplifiées, numérisation des démarches, cadre juridique révisé. L’Algérie figure déjà dans le top 10 des exportateurs mondiaux de gaz naturel, reliée à l’Europe par trois gazoducs dont deux en liaison directe. Ce socle est connu. Ce qui est nouveau, c’est l’affichage d’une volonté de le faire travailler autrement — attirer des partenaires sur la chaîne de valeur, pas seulement sur l’extraction. La transition énergétique entre dans ce calcul : le ministre Mourad Adjal a décrit une stratégie qui vise à augmenter la part des renouvelables tout en localisant les industries associées et en conduisant des audits énergétiques à l’échelle nationale. L’objectif de décarbonation du mix est affiché. Les délais, eux, restent flous.
C’est dans les mines que les chiffres sont peut-être les plus spectaculaires — et les plus attendus depuis longtemps. Gara Djebilet, dans le Tindouf, revient dans chaque conversation sur le potentiel industriel algérien. PwC lui a donné une mesure concrète : 3,5 milliards de tonnes de réserves de minerai de fer, une production annuelle projetée de 50 millions de tonnes, 15 milliards de dollars d’investissements mobilisés. Le gisement entre dans le top 10 mondial par sa taille. La demande intérieure est déjà là : les usines sidérurgiques algériennes — Tosyali, AQS, El Solb — consommeront à court terme 40 millions de tonnes par an. Les premières livraisons vers le complexe d’Oran ont commencé. Le ministre des Mines, Mourad Hanifi, a rappelé que l’objectif n’est plus d’exporter la matière brute mais de la transformer sur le territoire. C’est la rupture annoncée avec un modèle qui a longtemps prévalu. Le phosphate suit la même logique : 840 millions de tonnes de réserves exploitables, 3 milliards de dollars engagés dans le projet de Tébessa avec 100 % de capitaux nationaux, une capacité d’extraction de 10 millions de tonnes par an. Sans oublier le zinc d’Oued Amizour, à Béjaïa, ou le manganèse de Béchar.
Des ressources plus que suffisantes
L’expert minier international Marcel Genet, présent à la session, a dit clairement ce que beaucoup pensaient sans le formuler : les ressources algériennes sont d’une envergure suffisante pour peser à l’échelle mondiale. Le défi n’est plus géologique. Il est technologique et humain — exploiter ces gisements avec des technologies de pointe, réduire la dépendance aux importations d’intrants, et disposer des compétences pour le faire.
Omar Rekkache, directeur général de l’Agence algérienne de promotion de l’investissement, a versé au débat les données de terrain : sur 12 843 projets enregistrés entre 2022 et 2025 — dont 193 étrangers — 53 % sont en cours de réalisation et plus de 1 400 sont déjà en production. L’impact emploi dépasse 316 000 postes. Ces chiffres ne règlent pas les questions qui fâchent — délais administratifs, accès au foncier, financement des PME — mais ils indiquent que quelque chose se construit.
Karim Sassi, directeur associé chez PwC, a résumé le sentiment dominant de la session : les réformes engagées ont donné à l’économie algérienne une capacité de résistance aux chocs géopolitiques qu’elle n’avait pas auparavant. Ce n’est pas une absolution — les vulnérabilités persistent, à commencer par la dépendance aux hydrocarbures. Mais c’est un changement de trajectoire réel. Mesurable, dans certains secteurs. En cours, dans d’autres.
Sabrina Aziouez

