Culture

Musée public national des arts et traditions populaires : Les fontaines ottomanes, un patrimoine à valoriser

Le Musée public national des arts et traditions populaires et le Musée public national des antiquités et des arts islamiques ont co-organisé lundi, dans le cadre du Mois du patrimoine, un colloque scientifique consacré à deux objets patrimoniaux que l’on aurait tort de tenir pour modestes : les fontaines publiques de la période ottomane et la poterie traditionnelle algérienne. Deux journées de communications qui ont rappelé, avec force arguments et pièces à l’appui, que l’eau et l’argile n’ont jamais été de simples matières — elles ont été, pendant des siècles, le langage par lequel une société se racontait à elle-même. Le ton a été donné d’emblée par les participants, qui ont estimé que fontaines et poteries « constituent, au-delà de leur architecture et leur utilité, un miroir civilisationnel reflétant les modes de vie à travers les époques et mettant en valeur le goût artistique et artisanal de la société algérienne ». Une formule qui résume bien l’ambition du colloque : arracher ces objets à la folklorisation pour les replacer dans leur vérité historique. C’est Chouki Yousra, chercheuse et conservatrice du patrimoine au Musée des arts et traditions populaires, qui a ouvert les travaux avec une communication intitulée « Les inscriptions archéologiques sur les fontaines de la ville d’Alger durant la période ottomane ». Son propos a révélé une réalité peu connue : Alger a été, dès le XVIe siècle, une ville structurée autour de l’eau publique. Certaines de ces fontaines existent encore, à l’intérieur et à l’extérieur des remparts historiques — Aïn Bir Djebbah, Aïn Sidi-Ramdane, Aïn Chabana, Aïn Sidi Mohamed-Cherif, Aïn M’zewqa —, tandis que d’autres ont disparu, victimes notamment des démolitions coloniales françaises, et ne survivent plus qu’à travers les plaques fondatrices conservées au Musée national des antiquités.

Ces fontaines ottomanes, a-t-elle souligné, étaient bien davantage que des points d’eau : elles constituaient « des infrastructures hydrauliques reflétant l’image et la dynamique de la société algérienne à cette époque, à travers la mémoire préservée dans leurs caractéristiques architecturales et artistiques et les inscriptions fondatrices qu’elles portent, qui témoignent d’une société aux valeurs humaines élevées ». Ces inscriptions, a précisé la chercheuse, étaient « riches » : elles « consignaient la construction en précisant sa date, souvent avec le nom du fondateur et ses titres, reflétant ainsi les dimensions politiques, religieuses, sociales et économiques de la société algéroise ». Autrement dit, chaque fontaine était aussi un acte politique, une déclaration de puissance autant que de piété.

Autour de ces points d’eau s’organisait, par ailleurs, toute une économie de la rue : la vente et la distribution de l’eau aux habitations, la figure du porteur d’eau — El Guerrab —, et d’autres métiers aujourd’hui disparus mais qui témoignaient, selon Chouki Yousra, de « la dynamique d’une société organisée et développée ». Une ville qui sait gérer son eau est une ville qui pense son avenir. Alger ottomane le savait.

La seconde communication a porté sur la poterie, présentée par Tounza Nawal, conservatrice principale au même musée. Travaillant à partir de la collection muséale — 485 pièces provenant de différentes régions du pays, réparties entre poteries rurales et poteries urbaines —, elle a défendu une thèse qui mérite d’être entendue : « la poterie, au-delà de son aspect fonctionnel, représentait un pont reliant le patrimoine ancestral à la modernité artistique ». La continuité de cet artisanat à travers les siècles et les ruptures historiques confirme, selon elle, « sa grande capacité d’adaptation, ce qui en fait un registre anthropologique inégalé pour lire l’histoire humaine ». Un bol en terre cuite, en somme, dit parfois ce que les archives taisent.

Tounza Nawal a conclu son intervention en lançant un appel direct aux familles et aux individus, les exhortant à « participer à la collecte, la récupération et la protection » des objets en poterie, qu’elle a définis comme « partie intégrante de la mémoire collective des Algériens ». Le musée ne peut pas tout sauver seul. Le patrimoine, rappelle-t-elle, commence dans les maisons.

Ce colloque, tenu dans l’enceinte même du Musée des antiquités, aura eu le mérite de rappeler une évidence que l’urgence du présent fait parfois oublier : une civilisation se lit aussi dans ce qu’elle bâtit pour étancher la soif de tous, et dans ce qu’elle façonne avec les mains pour traverser le temps.

M.S.

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