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Secoué par une grave crise énergétique : Le Maroc de retour à l’âge du charbon

Pris en étau entre une crise énergétique qui s’aggrave de jour en jour et l’onde de choc du conflit au Moyen-Orient, le Maroc a renoué avec le charbon comme bouée de sauvetage énergétique — un retour en arrière qui révèle l’ampleur des impasses stratégiques accumulées, et qui embrase la rue d’une colère sociale inédite. Depuis l’embrasement du Moyen-Orient et du Golfe, le Royaume chérifien peine à s’approvisionner en pétrole et en gaz sur les marchés internationaux. Tous les indicateurs sont au rouge. Face à cette équation impossible, Rabat a fait un choix qui dit tout : revenir au charbon. Selon des rapports spécialisés, le Maroc figure désormais parmi les plus grands importateurs mondiaux de ce combustible fossile, avec une dépendance qui atteindrait environ 64 % de sa production électrique. Des centaines de milliers de tonnes sont importées chaque mois pour alimenter des centrales thermiques qui couvrent l’essentiel de la demande en électricité, notamment dans les zones côtières industrielles. Ce repli énergétique n’est pas né du seul contexte international. Il puise ses racines dans des choix politiques contestés qui ont, progressivement, privé le Maroc de ressources énergétiques vitales dont il bénéficiait autrefois. Pendant des décennies, le Royaume a tiré avantage du gazoduc transméditerranée qui relie l’Algérie à l’Espagne traversant son territoire, le Pedro Duran Farell — un corridor énergétique qui alimentait ses besoins domestiques tout en lui rapportant environ 240 millions de dollars annuels en droits de transit. La détérioration des relations avec Alger, marquée par la rupture diplomatique de 2021 et une hostilité politique persistante, a conduit l’Algérie à ne pas renouveler cet accord en octobre de la même année, redirigeant le flux gazier vers l’Espagne via la route sous-marine Medgaz. Le Maroc s’est ainsi retrouvé privé d’un approvisionnement structurant, sans alternative préparée.

Pour compenser, Rabat s’est tourné vers les marchés internationaux, avec des résultats pour le moins inconfortables. Des rapports font état d’importations de charbon russe soumis à des sanctions européennes et américaines — un choix qui place le Maroc dans une position délicate vis-à-vis de ses partenaires occidentaux, qui le considèrent pourtant comme un allié traditionnel. La Russie, autrefois absente du paysage énergétique marocain dominé par les États-Unis, serait devenue le principal fournisseur de charbon du Royaume. Ce glissement géopolitique silencieux n’échappe pas aux observateurs et pourrait, à terme, fragiliser les équilibres diplomatiques soigneusement entretenus avec Bruxelles et Washington.

Les experts sont unanimes : ce pari sur le charbon impose un coût environnemental et sanitaire élevé. Les émissions des centrales thermiques pèsent directement sur la qualité de l’air et la santé des populations riveraines. Sur le plan économique, la facture d’importation grève les réserves en devises, dans un contexte où la pression sur le dirham s’intensifie. Les ambitions affichées par Rabat en matière d’énergies renouvelables — le Maroc s’est fixé l’objectif de porter à 52 % la part des énergies propres dans son mix électrique d’ici 2030 — se heurtent à des obstacles techniques et financiers croissants. L’abandon du charbon reste, selon les spécialistes, un horizon difficilement atteignable à court terme, tant la demande électrique continue d’augmenter et les alternatives tardent à se déployer à l’échelle requise.

La rue s’embrase : boycott des stations-service

La crise énergétique a aussi une face visible, sociale et immédiate : la flambée des prix du carburant. Exaspérés, des milliers de Marocains ont lancé ces derniers jours une campagne de boycott des stations-service, née sur les réseaux sociaux avant de se propager à travers tout le pays. Sur Facebook et les autres plateformes, les appels se multiplient, accompagnés de slogans incisifs. Les participants sont invités à ne pas acheter d’essence et à privilégier marche à pied ou transports alternatifs. « Tout Marocain qui se rend à une station-service participe à la corruption », écrit un internaute ; un autre ironise : « Moi je marche à pied… et toi ? » La contestation dépasse rapidement la seule question du carburant pour pointer du doigt une gouvernance jugée opaque et inégalitaire. Au cœur des critiques figure Aziz Akhannouch, chef du gouvernement et propriétaire d’Afriquia, la principale chaîne de distribution d’hydrocarbures du Royaume, qui occupe une position dominante sur tout le marché de l’importation et de la distribution. Ce cumul des rôles — régulateur public et acteur privé majeur — alimente les accusations de conflit d’intérêts et nourrit un sentiment généralisé que les hausses de prix profitent davantage à des intérêts privés qu’à l’intérêt général. « Ils ne comprennent que l’argent », résume un internaute, dans une formule qui condense la défiance d’une partie croissante de la population envers ses dirigeants.

Le Maroc se retrouve ainsi à la croisée des chemins : dos au mur énergétiquement, divisé socialement, et contraint de faire des choix qui hypothèquent à la fois son image internationale et sa trajectoire climatique. La fumée qui s’échappe des centrales à charbon est le symbole le plus éloquent d’une impasse énergétique qui s’inscrit dans la durée.

Lyes S.

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