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Visite du Pape Léon XIV : Alger, carrefour de l’universel

Une première historique depuis l’indépendance. Le souverain pontife a foulé lundi le sol algérien à l’invitation du président Abdelmadjid Tebboune, transformant Alger en tribune mondiale pour la paix, la justice sociale et le dialogue des civilisations. Entre les murs chargés d’histoire de Djamaa El-Djazaïr, deux voix d’autorité morale et politique ont fait résonner, à l’unisson, un message sans équivoque : face aux guerres qui dévastent le Moyen-Orient et aux inégalités qui fracturent le monde, l’heure est au dialogue, non à la confrontation.

La Grande Mosquée — Djamâa El-Djazaïr — s’est mue ce lundi en écrin d’une rencontre que l’histoire retiendra. Pour la première fois depuis l’indépendance de l’Algérie, un pape de Rome pose le pied sur cette terre millénaire. Et ce n’est pas n’importe quel pape : Léon XIV, dont le pontificat porte déjà l’empreinte d’un engagement humaniste résolu, a répondu à l’invitation personnelle du Président Abdelmadjid Tebboune. Accueilli à l’esplanade de Riad El Feth, puis reçu au Centre culturel de la Grande Mosquée et à la Présidence de la République, le souverain pontife a été l’objet d’un accueil d’État à la mesure de la portée symbolique de sa visite. Le président Tebboune a d’emblée posé le cadre de cette journée dans une allocution à Djamâa au souffle politique remarquable. «Je vous accueille au nom de l’Algérie, peuple, gouvernement et institutions, sur la terre d’une histoire plurimillénaire et d’un carrefour de civilisations», a-t-il déclaré, avant d’enchaîner sur ce qui constitue le fil directeur de la rencontre : la convergence des visions entre Alger et le Saint-Siège sur les grandes fractures contemporaines. Le discours présidentiel n’a rien d’un protocole diplomatique ordinaire. Articulé autour de la justice sociale, de la paix et de la cause palestinienne, il dresse le portrait d’une Algérie qui entend peser dans le concert des nations par la force de ses valeurs et la cohérence de son histoire.

Sur la question palestinienne, Tebboune a choisi les mots les plus forts, s’adressant directement au pape : «Nous trouvons un profond réconfort dans votre position courageuse et humaine face à la tragédie de Gaza et à ses souffrances.» Il a ensuite lancé un appel solennel : «En unissant notre voix à celle de Votre Sainteté et à celle de toutes les consciences éveillées du monde, nous appelons à ce que justice soit rendue au peuple palestinien : qu’il puisse recevoir sans entrave l’aide humanitaire qui lui est destinée, que cessent les crimes systématiques commis à son encontre, et que son droit inaliénable à l’établissement d’un État indépendant et souverain soit consacré.»

La dimension régionale n’a pas été absente. Le chef de l’État a également plaidé pour «la sécurité et une paix durables dans la région du Golfe» et pour que «le Liban surmonte les épreuves injustes qu’il continue d’endurer», rejoignant en cela des préoccupations exprimées de longue date par le Saint-Siège. Le président de la République a également mis en exergue l’engagement de l’Algérie pour la justice sociale, en retraçant une continuité historique entre la guerre de libération nationale et les politiques actuelles : «L’Algérie demeure parmi les nations les plus profondément et durablement attachées à la justice sociale. C’est au nom de cet idéal qu’elle a mené sa guerre de libération», a-t-il affirmé, rappelant que ce principe est gravé dans les Constitutions successives du pays. En s’adressant au pape, qu’il a qualifié de «plus ardent défenseur de la justice sociale», Tebboune a établi un parallèle saisissant entre le magistère pontifical et l’engagement algérien : «Nous nous considérons comme vos partenaires fidèles et résolus dans la poursuite de cette noble mission.»

Saint Augustin et l’Émir Abdelkader : les deux piliers d’une identité plurielle

L’un des moments les plus chargés de sens du discours fut l’évocation de Saint Augustin, figure tutélaire que partagent l’Algérie et l’Église catholique. «Bienvenue à Votre Sainteté sur la terre qui a enfanté votre père spirituel et l’un des plus grands esprits de la pensée humaine dans l’histoire de l’humanité», a déclaré Tebboune, en rappelant qu’Augustin, né à Thagaste — l’actuelle Souk Ahras — et évêque d’Hippone — l’actuelle Annaba —, demeure «un fils authentique de cette terre». Cette référence n’est pas anodine. Elle inscrit la visite papale dans une continuité historique qui transcende les clivages religieux. L’Algérie, en accueillant le successeur de Pierre sur la terre de l’auteur des Confessions, affirme sa vocation de pont entre les civilisations. Tebboune a d’ailleurs immédiatement associé à ce legs augustinien celui de l’Émir Abdelkader, «fondateur de l’Algérie moderne, homme d’État, homme de foi et penseur éclairé qui a porté avec force les valeurs éternelles de tolérance, de dialogue et de coexistence». Deux héritages, deux religions, une seule terre : le message de l’Algérie plurielle est là, pleinement assumé.

L’Algérie, acteur d’un nouveau cours de l’histoire

Face au Président Tebboune, le pape Léon XIV a délivré un discours tout aussi dense. Son allocution, prononcée dans le même espace solennel du Centre culturel de Djamaa El-Djazaïr, a apporté une caution morale et spirituelle d’une force rare aux actionns diplomatiques algériennes. Loin de se cantonner à un discours de circonstance, le souverain pontife a livré une lecture lucide des équilibres mondiaux et du rôle potentiel de l’Algérie.

Dès son arrivée à l’esplanade de Riad El Feth, le pape avait donné le ton : «L’Algérie, forte de ses racines et de l’espoir de sa jeunesse, est capable de poursuivre sa contribution à la consécration de la stabilité et du dialogue au sein de la communauté internationale et sur les deux rives de la Méditerranée.» Une formule qui vaut reconnaissance diplomatique et investissement moral dans le rôle régional d’Alger. À Djamaa El-Djazaïr, Léon XIV est allé plus loin. Évoquant les «événements historiques tragiques survenus par le passé», il a estimé qu’ils ont «doté l’Algérie d’une vision profonde et perspicace des équilibres mondiaux, la rendant solidaire avec les souffrances de nombreux pays, proches comme lointains». Cette lecture de l’histoire algérienne — des décennies de colonisation à la décennie noire des années 1990 — comme source d’une sagesse politique singulière, est d’une portée considérable sous la plume du chef de l’Église catholique.

Le pape a ensuite formulé une aspiration qui résonne comme un programme : voir l’Algérie devenir «un acteur clé d’un nouveau cours de l’histoire, non fondé sur l’aggravation des incompréhensions et des conflits, mais sur le respect de la dignité humaine, plus nécessaire que jamais face aux violations persistantes du droit international et aux conflits à caractère néocolonial». La dénonciation par le Pape de l’ordre «néocolonial» ont résonné avec une intensité particulière dans une capitale où la mémoire de 132 ans d’occupation française n’est jamais lointaine.

Un peuple enraciné dans la solidarité

Léon XIV a aussi tenu à rendre hommage au peuple algérien, dans une langue qui dépasse la courtoisie protocolaire. Il s’est dit venu «avec un vif enthousiasme de rencontrer le noble peuple algérien», soulignant que «son profond sens religieux est le secret de la culture de rencontre et de réconciliation dans un monde marqué par les conflits et les malentendus». Il a loué les Algériens comme «des personnes fortes et tournées vers l’avenir, celles que ni la force, ni la richesse n’aveuglent et qui ne sacrifient pas la dignité de leurs compatriotes pour des intérêts personnels ou ceux d’un groupe» — une façon, à peine voilée, de saluer une certaine intégrité collective face aux tentations des compromis faciles. Le pape a également célébré l’hospitalité algérienne comme «une valeur sociale fondamentale», avant d’affirmer avec force : «L’avenir appartient aux hommes et aux femmes de paix» et «la violence n’aura jamais le dernier mot.»

Djamaa El-Djazaïr et Notre-Dame d’Afrique : le dialogue en actes

La journée n’a pas été qu’une succession de discours. Le pape Léon XIV a visité les différentes structures de Djamaa El-Djazaïr, guidé par le ministre et recteur de l’édifice, cheikh Mohamed Maâmoune Al-Kacimi Al-Hoceini, et le ministre d’État aux Affaires étrangères, Ahmed Attaf. Il s’est arrêté dans la salle de prière, a signé le livre d’or et échangé des présents avec le recteur : autant de gestes qui donnent chair au concept souvent abstrait de «dialogue interreligieux».

En fin d’après-midi, le souverain pontife a présidé une cérémonie à la Basilique Notre-Dame d’Afrique, haut lieu symbolique juché sur les hauteurs d’Alger, dont la dédicace — «Notre-Dame d’Afrique, priez pour nous et pour les musulmans» — résume à elle seule des décennies de coexistence. Des membres de la communauté chrétienne d’Algérie ont livré des témoignages poignants, et la mémoire de la décennie noire — cette période de violence aveugle qui a coûté la vie à des prêtres, des religieuses et des moines — a été convoquée comme preuve vivante de la fraternité algérienne forgée dans l’épreuve.

Alger, capitale morale d’un monde en crise

Au terme de cette journée historique, un constat s’impose : la visite du pape Léon XIV en Algérie dépasse de loin la sphère religieuse. Elle constitue une validation internationale de la posture diplomatique algérienne — non-alignement actif, solidarité Sud-Sud, promotion du dialogue intercivilisationnel — à un moment où le monde cherche des boussoles. En réaffirmant la «disponibilité totale et inébranlable de l’Algérie à poursuivre sa coopération étroite avec le Vatican afin qu’ensemble nous fassions prévaloir l’esprit de compréhension sur la division, le dialogue sur la confrontation, et la coexistence sur l’hostilité», Tebboune a souligné rôle de l’Algérie comme médiateur crédible sur la scène internationale.

Le Pape, de son côté, a voulu que l’Église catholique soit «une passerelle entre le Nord et le Sud, entre l’Est et l’Ouest et entre la Méditerranée et le Sahara» — une formule qui dessine exactement la géographie de l’ambition algérienne. Les deux voix, celle du président et celle du souverain pontife, ont fini par se fondre en une seule, portant un message que le monde agité de 2026 a grand besoin d’entendre : que ni la force, ni la richesse, ni la violence n’ont jamais le dernier mot.

Salim Amokrane

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