Économie

Les champions du numérique poussés vers l’export

Alger accueille depuis mardi le sommet panafricain ICT Africa 2026. C’est dans ce cadre que le ministre de la Poste et des Télécommunications a lâché un message sans détour aux opérateurs numériques algériens : le marché local ne suffit plus. Il est temps d’exporter.

Sid Ali Zerrouki n’a pas usé de formules diplomatiques. En marge de la sixième édition du Sommet panafricain de la transformation numérique, mercredi à Alger, le ministre a posé le diagnostic avec une franchise inhabituelle dans la communication officielle. Le marché national, a-t-il dit, « touche à ses limites ». Les entreprises « connaissent désormais leurs clients et se connaissent entre elles ». Autrement dit : la maturité est atteinte, la croissance future ne viendra pas de l’intérieur. Ce constat, formulé devant les acteurs du secteur réunis au Palais des expositions des Pins Maritimes, n’est pas anodin. Il traduit une inflexion dans la doctrine officielle : après avoir longtemps privilégié la consolidation du marché domestique — numérisation des administrations, déploiement de la 4G, essor des startups locales — l’État pousse désormais ses champions du numérique vers l’extérieur. La vitesse de croisière est acquise. La prochaine étape, c’est l’internationalisation.

L’Afrique comme horizon naturel

La cible prioritaire ne surprend guère. Zerrouki a insisté sur la Zone de libre-échange continentale africaine, la ZLECAf, comme levier d’expansion, appelant les entreprises à « s’ouvrir aux marchés de l’Afrique de l’Ouest » et à participer aux manifestations internationales sur le continent et au-delà. Le message est clair : l’accord commercial existe, le cadre juridique est là, il reste aux opérateurs algériens à s’en saisir.

L’argument du ministre repose sur un atout que l’Algérie sous-exploite encore — son capital humain. « Les compétences et les entreprises algériennes ont largement prouvé leur savoir-faire, leur potentiel et leur maîtrise des technologies », a-t-il rappelé, citant le fait que plusieurs cadres algériens dirigent aujourd’hui « des entreprises de dimension mondiale » aux quatre coins du globe. Cette diaspora entrepreneuriale, souvent vue comme une perte sèche pour l’économie nationale, est ici requalifiée en argument de vente : si des Algériens réussissent à ce niveau à l’étranger, c’est que le vivier existe. Aux entreprises locales de prouver qu’elles peuvent en faire autant depuis Alger.

Ahmed Hichem Andaloussi, PDG d’Algérie Télécom, a abondé dans le même sens, avec la légitimité de quelqu’un qui a travaillé hors d’Algérie avant d’y revenir. Il dit avoir constaté de ses propres yeux « les réalisations accomplies par les cadres algériens en peu de temps ». Et de trancher : « les plus grands marchés se trouvent désormais en dehors de l’Algérie, notamment au niveau du continent africain », un continent qu’il décrit comme susceptible de réaliser « la plus forte croissance économique au cours des prochaines années ». Pas une vue de l’esprit : les projections des grandes institutions financières internationales placent l’Afrique subsaharienne parmi les zones de croissance les plus dynamiques de la prochaine décennie, portée par une démographie jeune et une classe moyenne en expansion rapide.

Zerrouki a également soulevé un angle souvent négligé dans le débat sur la compétitivité du numérique algérien : le morcellement. Les entreprises du secteur opèrent trop souvent en ordre dispersé, chacune sur son segment, sans construire d’offres communes capables de répondre aux cahiers des charges internationaux. Le ministre a appelé à « renforcer l’intégration entre les entreprises nationales », en développant des « offres communes » notamment dans le cloud computing et les services aux entreprises. Le travail collectif, a-t-il dit, « permet de proposer des solutions intégrées et renforce la compétitivité ».

C’est un enjeu réel. Sur les marchés africains comme ailleurs, les donneurs d’ordre publics et privés recherchent des interlocuteurs capables de couvrir un projet de bout en bout — infrastructure, logiciels, formation, maintenance. Une PME algérienne spécialisée dans un seul maillon de la chaîne aura du mal à décrocher un contrat face à des consortiums régionaux ou internationaux rodés à ce type d’appels d’offres. La réponse passe par la création de groupements, de co-traitances, voire de fusions — un chantier culturel autant qu’industriel.

Un rôle pour l’État

Zerrouki a pris soin de préciser que les autorités publiques ont leur part dans cet effort d’internationalisation. L’objectif affiché ne se limite pas « à la réalisation de profits directs » — formule qui peut sembler paradoxale pour un secteur marchand, mais qui indique que l’État est prêt à accompagner des démarches à horizon plus long, y compris en termes de construction d’image et de réputation pour les entreprises algériennes à l’étranger. Participation aux salons, appui diplomatique, accords bilatéraux : l’écosystème du soutien public à l’export numérique reste à structurer, mais le signal politique est donné.

ICT Africa Summit 2026, qui se tient jusqu’au 23 avril sous le patronage de plusieurs ministères, offre précisément ce type de plateforme : rencontres B2B, sessions thématiques sur la cybersécurité, les villes intelligentes, la fintech ou l’agritech, et un concours dédié aux startups africaines. Un rendez-vous que Zerrouki a qualifié de « rendez-vous important pour renforcer la coopération et les partenariats » — et qui, cette année, résonne différemment. Moins vitrine, plus rampe de lancement.

Samir Benisid

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