Rencontres afro-méditerranéennes : Un rendez-vous intellectuel appelé à devenir annuel
C’est au pied du Mausolée royal de Maurétanie, à Tipaza, que se sont ouverts mardi les premières Rencontres afro-méditerranéennes de la pensée. Le choix du lieu n’est pas fortuit : ce site archéologique classé au patrimoine mondial de l’Unesco, baigné par la Méditerranée, incarne mieux que n’importe quelle salle de conférence la profondeur historique d’une Algérie carrefour de civilisations. Et au cœur des débats, une figure qui lui appartient pleinement : saint Augustin, le philosophe de Thagaste, né en Numidie au IVe siècle. Abdelkader Djemaa, conseiller de la ministre de la Culture et des Arts, a annoncé au matin du colloque sur la Chaîne I de la Radio algérienne que ces rencontres ont vocation à devenir « une manifestation intellectuelle périodique organisée annuellement en Algérie ». L’ambition est claire : faire du pays « un espace contemporain de dialogue intellectuel et civilisationnel », selon ses propres mots, en réunissant chercheurs et académiciens venus d’Afrique et du bassin méditerranéen, aux côtés de spécialistes de la pensée augustinienne et de personnalités officielles de la région. Le choix d’Augustin pour cette édition inaugurale s’inscrit dans un contexte précis. Djemaa rappelle que « la pensée d’Augustin et son héritage ont constitué un axe central » de la récente visite historique du pape en Algérie, faisant de ce colloque « un prolongement intellectuel » de cet événement. Mais la démarche est aussi, et peut-être surtout, une réappropriation. Car pendant des décennies, comme le reconnaît Djemaa sans détour, « l’Algérie officielle et culturelle a négligé l’étude de la pensée d’Augustin et de son héritage, notamment avant le début du millénaire actuel ».
Les raisons de ce silence sont historiques. L’école coloniale française avait instrumentalisé le philosophe de Thagaste pour en faire une preuve de l’appartenance de l’Algérie à la civilisation européenne. Cette récupération avait naturellement suscité une méfiance durable chez les historiens et intellectuels algériens. S’y ajoutait la comparaison systématique avec Donat, évêque dissident qui refusait l’autorité romaine et incarnait dans la mémoire collective les valeurs de résistance et de liberté — là où Augustin apparaissait, trop vite, comme l’opposé. Une lecture qui a « conduit à simplifier le parcours de ces personnalités et à négliger une étude objective de la pensée augustinienne », souligne Djemaa.
L’Algérie aborde aujourd’hui ce patrimoine avec une autre maturité. Djemaa affirme que la pensée d’Augustin « contient des valeurs humaines qui restent valables pour toutes les époques », au premier rang desquelles l’égalité entre les hommes — non selon la race, la couleur ou le rang social, mais selon ce que chacun accomplit. Des valeurs que l’Algérie entend désormais porter dans le dialogue entre les deux rives, en assumant pleinement qu’Augustin est l’un des siens : un enfant de cette terre, une voix universelle née ici.
Mohand Seghir

