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Conflit au Moyen-Orient : Une diplomatie en dents de scie

Donald Trump a annoncé mardi la suspension de son opération militaire dans le détroit d’Ormuz, invoquant de « grands progrès » vers un accord avec l’Iran — tout en menaçant le lendemain de reprendre les bombardements si Téhéran refusait de rouvrir ce passage stratégique. Une diplomatie en dents de scie qui résume à elle seule la fragilité d’une situation où les marchés s’emballent, les tankers restent à quai et chaque déclaration peut faire basculer la région.

Le « Projet Liberté » — opération lancée lundi par Washington pour escorter les navires commerciaux bloqués dans le Golfe — aura donc vécu moins de 48 heures. Sur son réseau Truth Social, Trump a justifié cette pause par les « grands progrès accomplis en vue d’un accord complet et définitif avec les dirigeants iraniens », précisant qu’elle avait été décidée notamment à la demande du Pakistan, pays médiateur. Le blocus américain des ports iraniens, lui, reste en vigueur. À Islamabad, le Premier ministre Shehbaz Sharif a accueilli la nouvelle avec un optimisme prudent. Depuis que son pays avait accueilli des négociations directes irano-américaines le 11 avril, le Pakistan s’est positionné comme intermédiaire incontournable. Sharif a dit avoir « bon espoir » que « l’élan actuel » aboutisse à une paix durable, saluant au passage la réponse « généreuse » de Trump aux demandes formulées par Islamabad et par Ryad.

Selon le site américain Axios, qui cite deux responsables de l’administration et deux autres sources au fait du dossier, la Maison Blanche estime être sur le point de finaliser « un protocole d’accord d’une page visant à mettre fin au conflit et à établir un cadre en vue de négociations nucléaires plus approfondies ». Le texte prévoirait un cessez-le-feu immédiat suivi d’une période de trente jours de discussions portant sur trois dossiers : la sécurité de la navigation dans le détroit, le programme nucléaire iranien et la perspective d’une levée progressive des sanctions américaines. Les pourparlers pourraient se tenir à Islamabad ou à Genève. En cas d’échec, Washington n’exclut ni le rétablissement du blocus ni le recours à une action militaire.

Côté iranien, la réponse reste mesurée. Le porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Esmaeil Baghaei, a confirmé que la proposition américaine était « toujours en cours d’examen ». Téhéran transmettra ensuite sa réponse à la partie pakistanaise. Le ministre des Affaires étrangères Abbas Araghchi, en visite à Pékin, a indiqué que son pays insistait sur la nécessité d’un accord « juste et global » et attendait de la Chine qu’elle joue un rôle actif dans « l’après-guerre » et dans la mise en place d’un « nouvel ordre régional ». Wang Yi, son homologue chinois, a de son côté appelé à un arrêt « complet » des hostilités et à la réouverture du détroit « le plus vite possible ».

La fermeté iranienne s’exprime aussi par d’autres voix. Mohammad Bagher Ghalibaf, président du Parlement de la République islamique, a publié un message vocal dans lequel il accuse Washington de chercher, « à travers un blocus naval, une pression économique et une manipulation médiatique, à détruire la cohésion du pays afin de nous contraindre à nous rendre ». Les Gardiens de la révolution, de leur côté, ont remercié via X les capitaines de navires pour leur « respect de la nouvelle réglementation iranienne » de transit par le détroit, tout en assurant qu’« un passage sûr et stable sera assuré » une fois « les menaces de l’agresseur neutralisées ».

Sur le terrain, le détroit d’Ormuz reste de fait quasi fermé. Les données de la société maritime Kpler font état d’un seul franchissement lundi par un navire de matières premières — le Nooh-Gas, transportant du gaz de pétrole liquéfié iranien — et d’aucun mardi. En temps de paix, on recense environ 120 transits quotidiens, selon Lloyd’s List. Avant le déclenchement du conflit, le 28 février, ce passage assurait le transit d’un cinquième des exportations mondiales d’hydrocarbures. Washington avait annoncé lundi le passage de deux navires marchands battant pavillon américain ; Téhéran a démenti.

L’impact économique du blocage est considérable. Le baril de Brent avait atteint 126 dollars la semaine dernière ; il revenait mercredi aux alentours de 103 dollars après les annonces de Trump, soit une chute de plus de 6 % en séance. Les Bourses européennes et américaines ont réagi en sens inverse : Paris gagnait près de 3 %, Francfort et Londres plus de 2 %, Wall Street progressait dans les premiers échanges. Les marchés pariaient sur la réouverture du détroit, sans que rien de concret ne soit encore signé.

Sur le plan militaire, une enquête du Washington Post, s’appuyant sur des images satellites, estime que les frappes iraniennes contre des bases américaines au Moyen-Orient depuis le début du conflit ont causé des dégâts bien supérieurs à ce qu’a reconnu le Pentagone : au moins 228 structures endommagées ou détruites. Washington a officiellement reconnu sept morts et plus de 400 blessés. Le Wall Street Journal rapporte par ailleurs que la Russie aurait fourni à l’Iran des images satellites et des technologies de drones améliorées. Financièrement, le conflit coûterait entre 40 et 50 milliards de dollars selon des sources parlementaires américaines, contre les 25 milliards évoqués par le contrôleur du Pentagone.

Trump lui-même a semblé freiner ses propres élans diplomatiques mercredi, déclarant au New York Post qu’il était « trop tôt » pour envisager des négociations de paix en face-à-face avec l’Iran — en contradiction apparente avec les « grands progrès » annoncés la veille. La fenêtre de 48 heures que Washington s’était fixée pour obtenir des réponses de Téhéran court encore.

Lyes Saïdi

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