Culture

Rachid Koraïchi à la Galerie Le Bronze : 80 lithographies entre soufisme et mémoire

Quatre-vingts lithographies originales ont envahi jeudi la Galerie « Le Bronze » du Musée national des Beaux-Arts d’Alger. L’artiste plasticien Rachid Koraïchi y expose jusqu’au 30 juin une série intitulée « Les Chemins de l’Élévation », organisée conjointement par le Musée public national d’Art moderne et contemporain (MAMA) et le Musée des Beaux-Arts, sous l’égide du ministère de la Culture et des Arts. Le vernissage a réuni plusieurs artistes ainsi que les directrices des deux institutions, Samira Younsi et Dalila Orfali, dans le cadre du Mois du Patrimoine, célébré cette année sous le slogan « Notre patrimoine, notre civilisation ».

Le visiteur qui entre dans la galerie ne tombe pas tout de suite sur quelque chose qu’il peut lire ou décrypter. Les œuvres de Koraïchi résistent à ça. L’artiste recourt à ce qu’il appelle la « technique du miroir » : l’écriture y est inversée, la lecture immédiate suspendue. Les signes — lettres arabes, caractères amazighs, symboles talismaniques, glyphes mystiques — se déploient sur le papier comme s’ils obéissaient à une autre logique, plus proche de la trajectoire que du texte. Ce n’est pas de la calligraphie au sens classique du terme. C’est autre chose : une écriture qui a renoncé à signifier pour se contenter d’être.

L’exposition rend hommage à ce que Koraïchi nomme les « Maîtres invisibles » : une dizaine de grandes figures du soufisme dont les noms traversent l’histoire islamique. Rabia El-Adawiyya, Jalaleddine El Roumi, Mohieddine Ibn Arabi, Abdelkader El-Jilani — chacun d’entre eux fait l’objet d’une série de planches où l’artiste tente, par la forme et la couleur, de restituer quelque chose de leur pensée. C’est une entreprise risquée. Représenter Ibn Arabi ou Roumi par des signes graphiques, c’est forcément appauvrir. Koraïchi en est conscient, et c’est peut-être pourquoi il ne cherche pas à illustrer : il évoque, il suggère, il contourne. La scénographie renforce cette impression. Des étoffes traversées de symboles descendent du plafond, dans des tonalités de bleu, de jaune, de rouge, de vert et de violet. Chaque couleur est portée par une intention : le bleu renvoie à la profondeur intérieure, le jaune à la lumière et à la quête de connaissance. L’ensemble crée une atmosphère qui tient autant de l’installation que de l’exposition au sens traditionnel — on circule entre les œuvres comme on traverse un espace de méditation.

Né en 1947 à Aïn Beïda, dans une famille de lettrés de tradition soufie, Rachid Koraïchi se forme d’abord aux Beaux-Arts d’Alger avant de poursuivre ses études en France. Son travail ne se résume pas à la peinture ou à la gravure : il a travaillé le bronze, la céramique, le textile, la soie. Il a aussi noué des dialogues artistiques avec des écrivains, dont Mahmoud Darwich, pour la série « Une Nation en exil ». En 2011, il reçoit le Prix Jameel du Victoria and Albert Museum de Londres. Ses œuvres figurent aujourd’hui dans plusieurs grandes collections internationales. L’une de ses réalisations les plus commentées reste « Le Jardin de l’Afrique », un mémorial dédié aux migrants morts en Méditerranée, inauguré en Tunisie en 2021. Ce projet dit quelque chose d’important sur la manière dont Koraïchi conçoit son travail : l’art y est aussi engagement, témoin d’une époque, refus de l’amnésie. L’exposition algéroise n’aborde pas directement cette dimension militante, mais elle en porte la trace — dans cette façon obstinée de convoquer la mémoire des figures spirituelles oubliées, de leur redonner une présence visuelle. « Les Chemins de l’Élévation » reste visible à la Galerie « Le Bronze » jusqu’au 30 juin prochain.

Mohand S.

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