Forum du conteur et de la poésie populaire : Le patrimoine oral, entre mémoire et transmission
Le conte n’est pas un divertissement d’arrière-salle, c’est une archive vivante.
Réunis dimanche à la salle de cinéma « Tessala » de Sidi Bel-Abbès, chercheurs, universitaires, conteurs et poètes ont consacré la deuxième journée du 3e Forum local du conteur et de la poésie populaire à une question qui taraude depuis longtemps les milieux culturels : comment préserver un patrimoine oral vivant sans le figer, et comment le transmettre à une génération qui lui tourne souvent le dos ?
Placée sous le slogan « Notre patrimoine est notre civilisation », cette édition de deux jours a réuni des enseignants et chercheurs des universités Djillali Liabes de Sidi Bel-Abbès et Abdelhafid Boussouf de Mila, autour du thème central : « L’art du conteur : mémoire et identité dans le patrimoine algérien ». Les échanges ont mis en lumière ce que les participants ont désigné comme « la valeur anthropologique du conte populaire en tant qu’outil d’éducation et vecteur de transmission des valeurs morales et sociales à travers les générations ». Une formulation académique pour dire une réalité simple : le conte n’est pas un divertissement d’arrière-salle, c’est une archive vivante.
Le directeur de la Culture et des Arts de la wilaya, Abdelhak Ameur Berrahou, a mis les choses en perspective. Selon lui, le forum traduit avant tout « la volonté de protéger le patrimoine immatériel de l’extinction ». Il a précisé que la rencontre vise à « créer des passerelles de communication entre la génération de conteurs et de poètes et la jeune génération, afin d’assurer la pérennité de ce legs qui documente les valeurs et l’identité nationale ». Ce n’est pas une formule de circonstance. Derrière le discours officiel, il y a un constat inquiétant que les spécialistes du patrimoine oral partagent depuis des années : les derniers grands conteurs vieillissent, et leurs répertoires risquent de disparaître avec eux faute d’avoir été captés, documentés, transmis.
M. Berrahou a également précisé les ambitions de son secteur en matière d’archivage. En soutenant les initiatives portées par l’association de wilaya « Patrimoine, Authenticité et Jeunesse », la direction de la Culture entend transformer les trésors oraux du répertoire régional « de simples récits oraux en une matière cognitive documentée au service de la recherche académique ». L’enjeu n’est donc pas uniquement culturel au sens festif du terme ; il est scientifique. Le conte, la devinette, la maxime, le proverbe : autant de matériaux que les linguistes, les ethnologues et les historiens peuvent exploiter pour reconstituer des pans entiers de la mémoire collective.
La journée s’est clôturée par des lectures poétiques du genre melhoun, cette forme de poésie chantée en dialecte qui constitue l’une des expressions les plus abouties de la culture populaire du Maghreb occidental. Portée par des voix régionales, la soirée a rappelé que le patrimoine immatériel n’est pas qu’un objet de colloque : il se vit, s’entend, s’éprouve.
Le forum devrait déboucher sur des recommandations pratiques, notamment l’intensification des ateliers de formation au profit des jeunes intéressés par l’art du conte et de la poésie populaire. C’est peut-être là l’essentiel. Les colloques fixent les diagnostics ; les ateliers, eux, produisent les passeurs. Et sans passeurs, aucune archive ne suffit.
À Sidi Bel-Abbès, ce forum n’en est qu’à sa troisième édition, mais il s’inscrit dans une dynamique nationale plus large de réhabilitation du patrimoine immatériel, que l’Algérie tente de valoriser aussi bien à l’échelle locale qu’internationale. Le chemin reste long, mais l’existence même de ce type de rencontre — entre praticiens et chercheurs, entre conteurs d’âge mûr et étudiants en quête de repères — dit quelque chose d’essentiel sur ce que la culture peut encore faire quand elle accepte de se regarder en face.
Mohand Seghir

