Guerre au Moyen-Orient : L’Iran répond à Washington, le monde compte ses pertes
Téhéran a transmis lundi ses observations à la partie américaine en réponse à une nouvelle proposition de sortie de crise, tandis que les répercussions économiques du conflit s’accumulent à un rythme que ni les gouvernements ni les entreprises n’avaient anticipé à cette échelle.
Le porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères, Esmaïl Baghaï, l’a confirmé lors d’un point presse : « Nos préoccupations ont été transmises à la partie américaine. » Les échanges se poursuivent via le Pakistan, qui joue le rôle de médiateur entre les deux capitales depuis le début du conflit. La formule diplomatique reste prudente, la réponse iranienne ne constituant ni une acceptation ni un rejet formel de la proposition américaine — elle signale simplement que le canal reste ouvert, ce qui, dans le contexte actuel, n’est pas rien. Sur le terrain, la journée de lundi a été marquée par une opération militaire iranienne dans l’ouest du pays. Les Gardiens de la Révolution ont annoncé avoir frappé des groupes agissant « pour le compte des États-Unis et d’Israël », basés dans le nord de l’Irak et interceptés près de la ville de Baneh, dans la province du Kurdistan, alors qu’ils auraient tenté d’introduire une cargaison d’armes et de munitions en territoire iranien.
Téhéran renforce son emprise du Ormuz
Pendant ce temps, Téhéran a formalisé ce que les observateurs pressentaient depuis plusieurs semaines : la création d’une autorité administrative dédiée à la gestion du détroit d’Ormuz. L’Autorité du détroit du Golfe Persique — connue sous l’acronyme PGSA — dispose désormais d’un compte officiel sur les réseaux sociaux et promet des mises à jour en temps réel sur les opérations dans le détroit. L’annonce a été relayée par le Conseil suprême de sécurité nationale et la Marine des Gardiens de la Révolution.
Ce détroit, par lequel transitent des volumes considérables de pétrole brut et de gaz naturel liquéfié à destination de l’Europe et de l’Asie, est bloqué depuis le début du conflit. Le baril de Brent dépasse désormais 110 dollars, soit une hausse de plus de 50% par rapport aux niveaux d’avant-guerre. Les Bourses asiatiques ont ouvert en forte baisse lundi matin, Tokyo et Séoul enregistrant des replis significatifs. Le directeur exécutif de l’Agence internationale de l’énergie, Fatih Birol, a livré un avertissement sans ambiguïté en marge du G7 Finances réuni à Paris : les stocks commerciaux de pétrole déclinent « très rapidement ». Le déblocage de réserves stratégiques décidé en mars apporte environ 2,5 millions de barils par jour, mais cette ressource n’est pas inépuisable. « Il nous reste encore plusieurs semaines, a-t-il précisé, mais nous devons être conscients du fait qu’ils diminuent rapidement. » C’est exactement le type de message calibré que les marchés redoutent d’entendre d’une source aussi institutionnelle.
25 milliards de dollars et la facture n’est pas close
Une analyse publiée lundi par Reuters chiffre à au moins 25 milliards de dollars le coût direct du conflit pour les entreprises cotées à travers le monde depuis le 28 février, date de déclenchement de la guerre. Le chiffre, issu d’un dépouillement des communications financières publiées aux États-Unis, en Europe et en Asie, inclut 279 sociétés qui ont invoqué le conflit pour justifier des hausses de prix, des baisses de production, des mises au chômage partiel, des suspensions de dividendes ou des demandes d’aide gouvernementale d’urgence.
Les compagnies aériennes supportent la part la plus lourde de cette facture collective : environ 15 milliards de dollars, dans un secteur où le prix du kérosène a quasiment doublé. Toyota a prévenu d’un surcoût de 4,3 milliards de dollars. Procter & Gamble estime à un milliard la baisse de son bénéfice après impôts. Le fabricant d’appareils électroménagers Whirlpool a réduit de moitié ses prévisions annuelles et suspendu son dividende. Son directeur général Marc Bitzer a déclaré aux analystes que le recul actuel de l’industrie « est comparable à celui observé lors de la crise financière mondiale ».
La géographie du problème est révélatrice. La majorité des entreprises les plus touchées sont britanniques ou européennes, où la dépendance aux importations énergétiques était déjà structurelle avant la guerre. Près d’un tiers sont asiatiques, ce qui reflète la forte exposition de cette région au brut du Moyen-Orient. Le blocus d’Ormuz ne perturbe pas seulement les livraisons d’hydrocarbures : il affecte aussi les approvisionnements en engrais, en hélium, en aluminium et en polyéthylène, dont les chaînes logistiques passent en tout ou partie par ce couloir maritime. Le fabricant allemand de pneumatiques Continental s’attend à des surcoûts d’au moins 100 millions d’euros dès le deuxième trimestre. Son responsable Roland Welzbacher a été direct : « Cela nous touchera probablement vers la fin du deuxième trimestre, puis l’impact se fera pleinement sentir au second semestre. » McDonald’s a, pour sa part, indiqué début mai anticiper une hausse de l’inflation des coûts à long terme. Son directeur général Chris Kempczinski a identifié la flambée des prix de l’essence comme le principal facteur de pression sur les consommateurs à faibles revenus.
Les résultats financiers du premier trimestre ont été, dans l’ensemble, solides — ce qui explique en partie que des indices comme le S&P 500 aient maintenu leurs niveaux. Mais les analystes s’accordent à dire que cette robustesse reflète une réalité déjà révolue. Depuis le 31 mars, les prévisions de marges nettes pour le deuxième trimestre ont été révisées à la baisse pour les secteurs industriels, les biens de consommation discrétionnaire et les produits de grande consommation, selon les données compilées par FactSet. En Europe, Goldman Sachs prévient que les entreprises du STOXX 600 verront leur capacité à répercuter les surcoûts s’éroder à partir du deuxième trimestre, à mesure que leurs couvertures de change et d’énergie arrivent à échéance. Au Japon, les estimations de croissance des bénéfices pour le trimestre en cours ont été réduites de moitié depuis la fin mars, à 11,8 %. « L’impact réel sur les bénéfices ne s’est pas encore concrétisé dans les résultats de la plupart des entreprises », résume Rami Sarafa, directeur général de Cordoba Advisory Partners.
Le travail et les marchés en ligne de mire
L’Organisation internationale du travail a publié lundi un rapport alertant sur les effets du conflit sur l’emploi et les revenus, avec des répercussions attendues « bien au-delà de la région ». L’organisation pointe la hausse des coûts de l’énergie, la désorganisation des routes de transport, les tensions sur les chaînes d’approvisionnement, l’affaiblissement du tourisme et les restrictions migratoires comme autant de facteurs pesant simultanément sur les marchés du travail à l’échelle mondiale.
C’est dans ce contexte que les ministres des Finances du G7 se retrouvent lundi et mardi à Paris. Au programme : les répercussions économiques de la guerre, la question du détroit d’Ormuz et la dépendance aux minerais critiques chinois, sujet qui préoccupe les capitales occidentales indépendamment du conflit. Le G7 n’a pas encore de réponse commune à la crise énergétique en cours, et les positions de ses membres restent difficiles à aligner, notamment sur la question des réserves stratégiques et d’éventuelles interventions coordonnées sur les marchés.
Lyes Saïdi

