« Récits d’espoir et de résilience » à l’Institut du monde arabe : Peindre sur des cartons du PAM pour ne pas oublier Ghaza
À partir de mercredi, les passants qui traverseront le parvis de l’Institut du monde arabe, à Paris, tomberont sur une soixantaine de peintures et dessins d’Ahmed Muhanna, artiste palestinien né à Gaza, qui y vit toujours. L’exposition itinérante « Récits d’espoir et de résilience » fait étape dans la capitale française jusqu’au 31 mai, co-présentée par la Commission européenne et le Programme alimentaire mondial (PAM), avant de poursuivre sa route vers Bilbao, Barcelone, Milan et Rome en juin.
Ce qui frappe d’emblée dans le travail de Muhanna, ce n’est pas seulement ce qu’il représente, mais ce sur quoi il a peint. Pendant des mois, après le début de la guerre génocidaire sioniste contre Ghaza en octobre 2023, l’artiste s’est retrouvé incapable de créer. Ses fournitures s’étaient épuisées, et l’urgence du quotidien — mettre sa famille à l’abri, trouver de quoi manger — avait pris le dessus. Puis il a repris le crayon, faute de mieux. Les cartons d’emballage des rations du PAM sont devenus ses toiles. Ces mêmes boîtes qui avaient servi à livrer de la nourriture à des familles déplacées sont reparties couvertes de visages, de ruines, de scènes de vie arrachées au chaos. Muhanna les a « transformés à la fois en support et en message », dit-on côté organisateurs, en objets qui témoignent de la catastrophe humanitaire en cours dans l’enclave.
C’est là toute la force — et l’étrangeté — de cette exposition. Elle n’est pas venue d’une résidence artistique ni d’une commande institutionnelle. Elle est née d’un manque : manque de papier, manque de toile, manque de tout. La nécessité a dicté le medium, et le medium raconte à lui seul une partie de l’histoire. Muhanna est aussi thérapeute par l’art : avant la guerre, il accompagnait des enfants traumatisés, les aidant à traverser leurs douleurs par le dessin. Ce travail-là aussi s’est interrompu. Et c’est peut-être ce double rôle — artiste et soignant — qui donne à ses œuvres cette qualité particulière, à mi-chemin entre témoignage brut et geste de résistance douce.
L’exposition a débuté à Bruxelles en septembre 2025, avant de traverser la Suède — Göteborg, Malmö —, le Danemark, l’Allemagne, les Pays-Bas, la Belgique et la France du Nord, à Lille. Paris est sa treizième étape. Tout au long du parcours parisien, un membre du personnel du PAM ayant travaillé à Ghaza sera présent sur le parvis pour accueillir les visiteurs et partager son expérience de terrain, apportant un éclairage direct sur ce que les œuvres exposées ne peuvent qu’évoquer : l’odeur, le bruit, la chaleur, la peur. Ce type de médiation est rare dans les expositions d’art contemporain, et il change la nature de la visite — on n’est plus seulement devant des images, on est face à des gens qui y étaient.
Ghaza compte parmi les territoires les plus denses et les plus meurtris de la planète. Depuis octobre 2023, plus de deux années d’une offensive militaire israélienne d’une intensité sans précédent ont rasé des quartiers entiers, tué des dizaines de milliers de civils et déplacé la quasi-totalité de la population. Dans ce contexte, une exposition de peintures sur carton, sur un parvis parisien, peut sembler dérisoire. Ou au contraire essentielle, précisément parce qu’elle est là, visible, accessible, gratuite — et qu’elle met un visage, une main, une intention humaine sur ce que les bulletins d’information réduisent trop souvent à des chiffres.
M.S.

