Économie

ADC élargit son horizon : Hydrogène vert, Sahara et saumure au cœur d’une stratégie inédite de transition énergétique

C’est en marge d’un colloque, dans l’effervescence feutrée des couloirs de conférence, que l’Algerian Dessalination Company (Compagnie algérienne de dessalement) a choisi de dévoiler l’ampleur de ses ambitions. La filiale de Sonatrach ne se contente plus de produire de l’eau potable à partir d’eau de mer. Elle entend désormais transformer ses installations en leviers d’une transition énergétique plus large, en s’attaquant simultanément à trois fronts : l’hydrogène vert, la valorisation de la saumure et l’exploitation des nappes souterraines du Grand Sud. Sofiane Zamiche, directeur du développement de l’ADC, s’exprimait mardi à Alger en marge de la deuxième édition du Colloque national sur le dessalement de l’eau de mer — le CDEM 2026 — organisé par Ecology Green Impact Company sous le haut patronage du ministère de l’Économie de la connaissance, des Start-up et des Micro-entreprises. Devant un parterre d’experts, de chercheurs et de représentants institutionnels réunis autour du thème « Innovation au cœur du dessalement : optimisation énergétique, technologies avancées, digitalisation et énergies renouvelables pour un modèle durable et résilient », il a posé les jalons d’une stratégie qui, si elle tient ses promesses, pourrait repositionner l’entreprise bien au-delà de son cœur de métier historique.

L’hydrogène vert, un pari stratégique

Premier axe annoncé, et peut-être le plus spectaculaire : l’hydrogène vert. L’ADC prévoit de lancer dès cette année une étude de faisabilité pour explorer les conditions dans lesquelles elle pourrait contribuer au développement de cette filière en Algérie. Zamiche a été précis sur les intentions, sans pour autant s’avancer sur un calendrier industriel ferme. L’étude, menée en partenariat avec des institutions et des centres de recherche universitaires, devra d’abord cartographier le possible. L’hydrogène vert constitue, selon lui, « un secteur prometteur » qui mérite « une attention particulière au regard de son potentiel stratégique dans la transition énergétique et le développement durable. »

Mais derrière elle se profile une réalité industrielle concrète : les stations de dessalement, grandes consommatrices d’énergie, disposent d’une infrastructure qui pourrait, à terme, être couplée à des unités de production d’hydrogène alimentées par des énergies renouvelables. L’ADC envisage d’ailleurs d’intégrer des installations photovoltaïques à ses sites de production, une démarche que Zamiche a présentée comme « progressive et structurée », réaffirmant « l’engagement de l’entreprise à s’inscrire pleinement dans cette démarche. » Le lien entre dessalement décarboné et production d’hydrogène propre n’est pas explicitement posé ce mardi, mais il est logiquement en filigrane de la stratégie d’ensemble.

La saumure, d’un déchet à une ressource

Deuxième chantier, moins médiatique mais tout aussi structurant : la valorisation de la saumure. Ce résidu salin concentré, rejeté en mer à l’issue du processus de dessalement, est depuis longtemps le talon d’Achille environnemental de la filière. L’ADC entend en faire une matière première. La démarche a déjà franchi un premier cap technique à la station de dessalement de Corso, dans la wilaya de Boumerdès, où les équipes ont procédé à la caractérisation chimique de la saumure produite sur site, afin d’identifier les minéraux qu’elle renferme. Zamiche a qualifié cette étape d' »indispensable » en vue d’une valorisation industrielle. La prochaine étape sera opérationnelle : « Nous allons travailler sur un premier prototype permettant de définir les conditions réelles de valorisation de cette ressource. Parallèlement, des concertations seront engagées avec les opérateurs économiques nationaux afin d’étudier les possibilités de commercialisation des produits qui en seront issus », a-t-il affirmé. Pour structurer cette démarche sur le plan réglementaire et environnemental, l’ADC s’apprête à signer une convention-cadre avec l’Observatoire national de l’environnement et du développement durable — l’ONEDD —, organisme placé sous tutelle du ministère de l’Environnement et de la Qualité de la vie. Ce cadre partenarial permettra, selon Zamiche, aux deux entités de « collaborer étroitement sur les aspects environnementaux liés à la gestion et à la valorisation de la saumure. » L’enjeu est double. Environnemental d’abord : le rejet massif de saumure en mer génère des déséquilibres écologiques documentés, et toute alternative industrielle sérieuse réduirait l’empreinte des usines sur les écosystèmes marins. Économique ensuite : si les minéraux extraits de la saumure — potassium, magnésium, lithium dans certains contextes — trouvent preneurs sur le marché national, une nouvelle chaîne de valeur pourrait émerger, directement liée à une activité jusqu’ici considérée comme purement coûteuse.

ADC regarde vers le Sud

Le troisième front ouvert par l’ADC regarde vers le sud du pays. L’entreprise entend s’appuyer sur les ressources hydriques souterraines du Sahara algérien, un patrimoine naturel d’une ampleur considérable mais encore insuffisamment documenté sur le plan opérationnel. Pour combler ce déficit, une convention-cadre avec l’Université d’Ouargla est sur le point d’être signée. Zamiche a souligné que cette université « dispose d’une base de données exhaustive dans ce domaine », couvrant notamment la profondeur des nappes phréatiques et les caractéristiques physico-chimiques des eaux souterraines. Ce partenariat académique a une finalité pratique : concevoir des systèmes de filtration et de traitement adaptés aux spécificités des eaux sahariennes, dont la composition diffère sensiblement des eaux de mer traitées dans les usines côtières. Il s’agit, en creux, d’ouvrir un nouveau marché intérieur pour les technologies de traitement de l’eau, en répondant aux besoins en eau potable des populations du Sud sans épuiser des nappes fossiles dont le renouvellement se compte en millénaires. Ces nouvelles orientations s’inscrivent dans un contexte opérationnel déjà dense. La première tranche du deuxième programme complémentaire de dessalement, décidée par le président de la République Abdelmadjid Tebboune, avance à ce que Zamiche a qualifié de « cadence soutenue ». Trois grandes usines sont en cours de réalisation dans les wilayas de Chlef, Mostaganem et Tlemcen, avec une capacité de production de 300 000 mètres cubes par jour chacune. À terme, ce programme représente un apport considérable à la sécurité hydrique du pays, notamment pour le littoral ouest, structurellement exposé aux déficits pluviométriques.

Le colloque a également mis en lumière une dimension trop souvent absente des débats sur le dessalement : l’intégration industrielle locale. Abdelhamid Acheli, sous-directeur au ministère de l’Économie de la connaissance, des Start-up et des Micro-entreprises, a rappelé que l’objectif officiel est d' »impliquer entre 12 et 16 entreprises locales dans chaque segment d’une station de dessalement. » Il a cité l’exemple concret du remplacement annuel des membranes de filtration, une opération régulière et coûteuse qui relève aujourd’hui de fournisseurs étrangers, et qui « pourrait être prise en charge localement par des start-up algériennes au lieu de recourir à des entreprises étrangères. » La formule résume un enjeu de souveraineté industrielle que le secteur du dessalement, longtemps dominé par des équipementiers et opérateurs internationaux, commence seulement à intégrer sérieusement dans ses logiques de planification.

Sabrina Aziouez

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