Conférence de l’OIT à Genève : L’Algérie défend une IA au service du travail décent
Devant les délégués de la 114e session de la Conférence internationale du Travail réunis à Genève, le ministre algérien du Travail Abdelhak Saihi a présenté mercredi le chantier numérique du pays comme une politique d’emploi à part entière — et non comme une fin en soi. Un cadrage qui tranche avec la rhétorique technologique dominante.
La salle plénière de l’OIT accueille jusqu’au 12 juin des représentants des gouvernements, des syndicats patronaux et des organisations de travailleurs du monde entier. Le rapport du directeur général de l’organisation, intitulé « Une étape cruciale : utiliser l’intelligence artificielle pour réaliser un travail décent », a donné le ton des débats. C’est dans ce contexte que Saihi a pris la parole pour exposer ce que l’Algérie a mis en place depuis 2023.
Le ministre a d’abord égrené des faits concrets : la proclamation de l’année 2023 comme « année nationale de l’intelligence artificielle », la création du Conseil scientifique national de l’IA et l’ouverture de l’École nationale supérieure de l’intelligence artificielle. Trois décisions institutionnelles qui ancrent l’IA dans le paysage administratif et académique du pays, au-delà des discours de principe. Sur le fond, Saihi a défendu une ligne claire : « L’Algérie considère l’intelligence artificielle comme un levier stratégique pour appuyer le développement durable et accélérer le progrès économique et social. » Une formulation qui situe la technologie du côté des outils, pas des objectifs. Ce choix de posture n’est pas anodin dans une conférence où la question centrale est précisément de savoir si l’IA crée ou détruit du travail décent.
Le ministre a également rattaché ces avancées à un cadre plus large de réformes du droit du travail, présentant l’ensemble comme « une vision globale visant à consacrer le travail décent, à renforcer la protection sociale et à améliorer les conditions de travail, à travers un arsenal juridique et constitutionnel qui garantit les droits des travailleurs, soutient le dialogue social et offre un environnement professionnel plus sûr et plus stable ».
Gouvernance mondiale : Alger demande un accès équitable
Sur la scène internationale, la position algérienne est moins technique que politique. Saihi a affirmé « l’engagement de l’Algérie à poursuivre le travail et la coordination avec les différents partenaires internationaux pour construire une gouvernance internationale juste et équilibrée de l’IA, garantissant l’accès de tous les pays aux fruits du développement technologique ». Autrement dit : les bénéfices de l’IA ne doivent pas rester l’apanage des pays déjà équipés. Ce positionnement s’accompagne d’un rappel éthique. Le ministre a réaffirmé « l’attachement de l’Algérie à ancrer l’utilisation morale et responsable de l’IA », en liant explicitement cette exigence à « la protection des droits fondamentaux, la dignité humaine et la sécurité numérique ». Dans un contexte mondial où les régulations peinent à suivre le rythme des déploiements technologiques, ce cadrage — droits avant performances — constitue un message adressé autant aux partenaires du Sud qu’aux grandes puissances technologiques.
Saihi a conclu son allocution sur un registre politique direct. Il a « réaffirmé la position ferme de l’Algérie en soutien à la cause palestinienne », estimant que « la justice sociale et le travail décent ne sauraient se réaliser face aux violations et aux pratiques inhumaines infligées au peuple palestinien sans défense ». Il a appelé la communauté internationale « à assurer la protection et le soutien des travailleurs palestiniens et à assurer leur droit légitime à une vie décente ».
L’intervention algérienne à Genève s’inscrit dans une séquence diplomatique où Alger cherche à peser sur les normes internationales du travail à l’heure du tournant numérique — en articulant souveraineté technologique, protection sociale et justice globale dans un même discours.
Samir Benisid

