L’Iran dénonce une violation US du cessez-le-feu : La menace d’une escalade pèse sur le Golfe
Des frappes américaines sur des installations radar iraniennes, des missiles iraniens sur le Koweït et Bahreïn, un cessez-le-feu du 8 avril remis en cause dans la nuit de vendredi à samedi : le Golfe a vécu une nuit d’escalade militaire que les deux camps rejettent mutuellement sur l’autre.
Le cessez-le-feu du 8 avril, négocié sous médiation pakistanaise après plus de trois mois de guerre au Moyen-Orient, tenait encore vendredi matin. Il ne tenait plus vendredi soir. Une nuit de frappes et de ripostes entre forces américaines et iraniennes a remis en question l’équilibre fragile qui s’était installé dans le Golfe depuis l’accord de trêve, soulevant des craintes d’une escalade militaire majeure dans une région déjà profondément déstabilisée par les conflits successifs depuis février.
L’enchaînement des événements est disputé selon les sources, mais la séquence factuelle est la suivante : l’armée américaine a abattu quatre drones iraniens lancés en direction du détroit d’Ormuz, les qualifiant de «menace immédiate pour le trafic maritime régional». En réponse, le commandement américain a frappé des sites de radars de surveillance côtière iraniens à Garuk et sur l’île de Qechm. Les Gardiens de la révolution ont alors riposté en déployant des frappes de missiles contre ce qu’ils ont désigné comme des «bases ennemies dans la région», ciblant explicitement le Koweït et le Bahreïn — deux pays qui hébergent d’importantes installations militaires américaines. Selon l’armée américaine, sept missiles balistiques iraniens ont été tirés : six ont été interceptés, le septième n’a pas atteint sa cible. Aucun blessé n’est à déplorer des deux côtés.
Samedi matin, Téhéran a pris la parole par la voix de son ministère des Affaires étrangères, dans un communiqué diffusé sur la télévision d’État. L’Iran y condamne les frappes américaines sur ses installations radar à Sirik et sur l’île de Qechm, les qualifiant de «violation flagrante du cessez-le-feu» et d’atteinte à sa souveraineté nationale. Téhéran affirme avoir «répondu de manière proportionnée» au titre de la légitime défense, tient Washington pour «entièrement responsable» de toute escalade ultérieure, et appelle le Conseil de sécurité de l’ONU à réagir «immédiatement». Le ministère a également averti les pays de la région de ne pas laisser leur territoire être utilisé contre l’Iran — un avertissement adressé directement au Koweït et à Bahreïn, dont les bases ont servi de point d’appui aux opérations américaines.
Les deux pays du Golfe ont réagi avec une vive indignation. Bahreïn a dénoncé une «agression flagrante» constituant «une violation manifeste» de sa souveraineté. Le Koweït a condamné une «escalade dangereuse» représentant «une menace directe» pour la vie de ses citoyens et habitants, ajoutant que ces attaques «constituent une violation flagrante de la souveraineté de l’État». Les deux capitales avaient déclenché des alertes aériennes dans la nuit, appelant leurs populations à rejoindre des abris.
Cette nuit de tirs s’inscrit dans un contexte diplomatique déjà tendu sur le dossier nucléaire. L’AIEA a publié cette semaine un rapport confidentiel, consulté par l’AFP, exprimant des inquiétudes face au manque d’accès à des sites nucléaires iraniens et appelant Téhéran à «coopérer de manière constructive». L’Iran a rejeté le document, le qualifiant d’«outil de pression politique». Le vice-ministre des Affaires étrangères Kazem Gharibabadi a écrit sur X : «Si l’AIEA veut contribuer à une solution diplomatique, elle doit éviter de transformer un rapport technique en outil de pression politique.» La position iranienne repose sur un argument que Téhéran répète depuis des mois : ses sites nucléaires ont été bombardés à plusieurs reprises lors des frappes israélo-américaines du 28 février et lors de la «guerre de douze jours» de juin 2025, rendant toute inspection normale impossible. «On ne peut ignorer la source du dysfonctionnement et ensuite présenter les conséquences de ce même dysfonctionnement comme un grief contre l’Iran», a estimé Gharibabadi. L’AIEA n’a jamais condamné ces frappes sur les installations nucléaires iraniennes.
Téhéran réclame le dégel de ses avoirs
Sur le front diplomatique, les négociations entre Washington et Téhéran restent bloquées sur la question des avoirs iraniens gelés à l’étranger. Mohsen Rezaï, conseiller militaire du Guide suprême et ancien chef des Gardiens de la révolution, l’a dit sans détour vendredi dans une interview à CNN : «S’il souhaite parvenir à un accord avec l’Iran, ces 24 milliards de dollars constituent un test» de confiance pour Donald Trump. Les estimations des médias iraniens sur le total des avoirs gelés varient entre 100 et 123 milliards de dollars, accumulés depuis la Révolution islamique de 1979 et les décennies de sanctions qui ont suivi. «Il s’agit de notre propre argent, pas de celui des États-Unis», a souligné Rezaï, qui a néanmoins laissé une porte ouverte : «La probabilité d’une guerre est faible.» Tout en prévenant que l’Iran «étendrait le conflit au-delà du Golfe» si les États-Unis relançaient les hostilités, en «attaquant d’autres bases américaines que celles qui ont été attaquées jusqu’à présent».
De son côté, Donald Trump a déclaré dans un extrait d’interview diffusé par NBC, avant sa diffusion intégrale dimanche, que l’Iran ne dispose plus que de 21 à 22% de son stock de missiles — une estimation qui contredit ses propres déclarations de début mai, où il évoquait 18 à 19%. Des chiffres que Téhéran n’a pas commentés, mais dont la publication en pleine nuit de frappes dit quelque chose sur la logique de communication qui entoure ce conflit.
La nuit de vendredi à samedi dans le Golfe ressemble moins à une reprise de guerre ouverte qu’à une démonstration de force mutuelle dans un contexte de négociation bloquée. Mais les cessez-le-feu fragilisés ont une fâcheuse tendance à ne pas résister aux incidents de ce type.
Lyes Saïdi

