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Fuite de devises sous couvert d’export : Le ministère du Commerce extérieur passe à l’offensive

Le ministère du Commerce extérieur passe à l’offensive contre les faux exportateurs qui saignent les réserves de change du pays à travers des mécanismes rodés de sous-facturation, de fractionnement de cargaisons et de non-rapatriement des recettes. Quatre failles identifiées, des mesures d’urgence annoncées pour le 1er juillet 2026.

Depuis plusieurs années, une poignée d’opérateurs économiques sans scrupules a transformé les facilités accordées aux exportateurs algériens hors hydrocarbures en autant de passages dérobés pour vider le pays de ses précieuses devises. La mécanique est rodée, les montages sophistiqués, les dégâts considérables. Face à l’ampleur du phénomène, le ministère du Commerce extérieur et de la Promotion des exportations vient de sortir de sa réserve pour annoncer une batterie de mesures inédites, révélées dans leur détail par nos confrères du quotidien arabophone Echorouk. Selon la même source 4 failles majeures ont été identifiées au terme d’enquêtes approfondies menées en coordination avec la Banque d’Algérie, les services des douanes, l’Association des banques et établissements financiers (ABEF) et même Air Algérie Cargo. Le couperet tombera le 1er juillet prochain.

Pour comprendre l’ampleur du problème, il faut remonter aux grandes libéralités accordées ces dernières années aux exportateurs nationaux dans le cadre de la politique volontariste de diversification économique. Désireux de pousser les opérateurs algériens à conquérir les marchés étrangers, l’État avait multiplié les allègements administratifs et financiers : exemptions de domiciliation bancaire en deçà de certains seuils, régimes dérogatoires pour les produits périssables et dangereux, souplesse dans les délais de rapatriement des recettes. Autant de portes entrebâillées que des opérateurs peu scrupuleux ont enfoncées.

C’est dans ce contexte que le décret exécutif du 16 mai 2026, qui a élargi les prérogatives du ministre du Commerce extérieur, a marqué un tournant décisif. La rue Abane Ramdane ne se contente plus de pousser à l’export, elle entend désormais surveiller chaque centime qui franchit la frontière.

Tebboune a mis en garde

Cette offensive gouvernementale n’est pas tombée du ciel. Elle s’inscrit dans un contexte politique chargé, celui des mises en garde répétées du président  de la République Abdelmadjid Tebboune contre ceux qu’il avait lui-même qualifiés, dans une déclaration largement relayée en début d’année 2026, de  « mafia de la sous-facturation à l’exportation ». Tebboune avait lancé cette mise en garde solennelle. « Il y a une mafia organisée qui utilise le commerce extérieur pour sortir les devises du pays. Nous les connaissons et nous allons les stopper. L’Algérie ne peut pas continuer à perdre ses réserves de change au profit de prédateurs qui se cachent derrière l’étiquette de l’exportation », avait déclaré le président de la République lors d’un entretien avec des médias nationaux.

Quatre brèches à colmater

Le ministère entend ainsi combler les brèches. La première faille la plus ancienne et la plus répandue des arnaques porte sur le régime dérogatoire applicable aux produits frais, périssables et aux matières dangereuses. Ce régime, justifié par la nature particulière de ces marchandises, permettait de bénéficier de délais et de souplesses administratives conséquentes. Certains opérateurs en ont abusé de manière éhontée : ils enchaînaient les opérations d’exportation sans jamais régulariser la situation financière des expéditions précédentes, autrement dit sans jamais faire rentrer l’argent en Algérie. Une pompe à devises parfaitement légale en apparence, frauduleuse dans ses effets. À compter du 1er juillet 2026, tout exportateur relevant de ce régime devra impérativement présenter la facture finale domiciliée de sa dernière opération avant d’être autorisé à en lancer une nouvelle. Le robinet sera fermé.

Le seconde brèche un mécanisme est d’une simplicité déconcertante. La réglementation exempte de domiciliation bancaire les opérations d’exportation dont la valeur est inférieure à 100 000 dinars. Une disposition pensée pour faciliter la vie des petits exportateurs. Des opérateurs malins ont vite compris qu’en fractionnant leurs envois en multiples micro-cargaisons inférieures à ce plafond, ils pouvaient exporter des volumes considérables sans jamais passer par les circuits bancaires de contrôle. Un tour de passe-passe juridique qui rendait le traçage des flux financiers quasiment impossible. La réponse du ministère est radicale : à partir du 1er juillet, toutes les opérations d’exportation exemptées de domiciliation bancaire seront soumises à une autorisation préalable. La présomption de bonne foi est suspendue.

La troisième faille concerne la sous-facturation. C’est sans doute le mécanisme le plus sophistiqué et le plus révélateur d’une organisation bien huilée. Des opérateurs achetaient des produits finis auprès d’usines algériennes, puis les réexportaient à l’étranger à des prix anormalement bas — inférieurs non seulement aux tarifs pratiqués sur le marché national, mais parfois même au coût de production. Un non-sens économique apparent, qui cache en réalité une opération financière d’une redoutable efficacité : la différence entre le prix réel et le prix déclaré à l’exportation est récupérée à l’étranger, hors de portée des autorités algériennes. C’est la technique classique de la sous-facturation à l’export, version locale. Pour y mettre fin, le ministère exige désormais que tout exportateur obtienne de l’usine productrice une attestation validant le prix déclaré à l’exportation. Une mesure qui permettra de confronter les prix officiels à la réalité du marché et de détecter toute manipulation.

Les nouvelles dispositions ne se limitent pas à l’export. Elles touchent également le volet import, dans le cadre d’une coordination inédite entre le ministère du Commerce extérieur et celui du Commerce intérieur et de la Régulation du marché national. Les importateurs sont désormais tenus de soumettre en amont des listes précises indiquant les distributeurs et clients destinataires des marchandises importées. L’objectif est double : tracer le parcours des produits après leur entrée sur le territoire national et combattre la spéculation et le monopole dans les secteurs sensibles. Sont également dans le collimateur les fameux « prête-noms » commerciaux, ce phénomène de location de registres de commerce qui a gangréné certaines filières et alimenté une économie parallèle prospère.

L’enjeu est colossal. L’Algérie a certes reconstitué des réserves de change substantielles grâce à la remontée des cours des hydrocarbures, mais la vulnérabilité structurelle du modèle économique national impose une vigilance de chaque instant sur les flux de capitaux. Laisser prospérer des schémas de fuite organisée de devises sous couvert d’exportation serait, à terme, suicidaire. Le 1er juillet prochain constitue dans ce sens une date charnière, et doit poser un jalon de plus dans l’assainissement du secteur du Commerce extérieur

Samir Benisid

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