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De l’acier à l’aéronautique : Une nouvelle politique industrielle articulée autour des industries stratégiques

Un arrêté interministériel publié au Journal officiel du 4 avril 2026 réorganise en profondeur l’administration centrale du ministère de l’Industrie, traduisant dans l’organigramme de l’État une ambition industrielle réaffirmée : faire de l’Algérie une puissance manufacturière à l’horizon de la prochaine décennie.

C’est un signal discret, mais lourd de sens. Signé le 22 janvier 2026 par le ministre de l’Industrie Yahia Bachir, le ministre des Finances Abdelkrim Bouzred et le directeur général de la fonction publique Mohamed Chernoun, l’arrêté interministériel fixant l’organisation de l’administration centrale du ministère de l’Industrie en bureaux a été publié au Journal officiel n° 24 du 4 avril 2026. En treize articles, ce texte abroge et remplace le précédent arrêté du 4 août 2024  et dessine une nouvelle architecture administrative pensée pour répondre aux exigences d’une politique industrielle en pleine mutation. La réorganisation s’appuie sur le décret exécutif n° 25-185 du 13 juillet 2025 portant organisation de l’administration centrale du ministère, dont l’article 13 constitue le fondement juridique du présent texte. Elle coïncide également avec la nomination d’un nouveau gouvernement en septembre 2025, traduisant la volonté du pouvoir exécutif d’aligner les structures administratives sur les priorités économiques du quinquennat.

Le texte crée ou consolide quatre directions générales aux compétences élargies. La première, dédiée au développement industriel, concentre les filières stratégiques dans une architecture sectorielle détaillée. Conformément à l’article 2 de l’arrêté, elle englobe une direction des industries sidérurgiques, métallurgiques, métalliques, mécaniques, navales et aéronautiques, dont l’une des sous-directions est entièrement consacrée au développement des industries mécaniques avec, fait notable, un bureau dédié à « l’intégration locale des industries mécaniques ». Ce bureau, en apparence technique, constitue  en réalité un outil de politique industrielle : il vise à accroître le taux d’intégration nationale dans des secteurs comme l’automobile, directement exposés aux pressions sur les importations et aux exigences croissantes de valeur ajoutée locale.

L’acier et l’automobile, enjeux de souveraineté

La création d’un bureau des industries sidérurgiques autonome, distinct du bureau des industries métallurgiques et métalliques au sein de la sous-direction correspondante, n’est pas anodine. La filière acier fait l’objet d’une attention renouvelée dans un contexte mondial marqué par la fragmentation des chaînes d’approvisionnement et la remontée du protectionnisme industriel, mais s’inscrit aussi dans le cadre de la mise en exploitation de la mine de fer de Gara Djebilet et du lancement d’unités de traitement de valorisation du mionerai de fer, destiné à faire de l’Algérie un acteur influent sur le marché de l’acier. Disposer d’un bureau dédié, doté d’attributions spécifiques, permet théoriquement de piloter plus finement une politique de redressement et de développement de capacités nationales.

L’automobile, quant à elle, se joue dans les interstices de plusieurs bureaux : celui du développement des industries mécaniques, celui de l’intégration locale, mais aussi, en amont, dans les bureaux consacrés aux industries électriques et électroniques — filières indispensables à l’ère du véhicule électrique. La direction des industries électriques et électroniques et des énergies renouvelables, telle que définie à l’article 2, intègre une sous-direction dédiée aux énergies renouvelables avec deux bureaux distincts, l’un pour le développement de l’intégration industrielle, l’autre pour la promotion — signal clair d’une ambition de montée en gamme dans la chaîne de valeur des équipements solaires et éoliens.

Si l’acier et l’automobile concentrent l’attention, l’arrêté du 22 janvier 2026 révèle une ambition industrielle bien plus large, qui embrasse des pans entiers de l’économie productive encore largement sous-exploités. La direction des industries agroalimentaires et manufacturières, inscrite à l’article 2, illustre à elle seule l’étendue du chantier. Elle se déploie en trois sous-directions : l’une consacrée aux industries agroalimentaires — avec des bureaux distincts pour les filières végétales, animales et alimentaires non agricoles —, une autre dédiée au textile et au cuir, la troisième aux industries manufacturières proprement dites, avec des bureaux séparés pour les produits semi-finis et les produits finis. Cette architecture reflète une réalité économique tenace : l’Algérie importe encore massivement des biens de consommation transformés alors qu’elle dispose des matières premières agricoles et des bassins de main-d’œuvre nécessaires à leur valorisation locale. La création de bureaux sectoriels spécialisés dans la transformation agroalimentaire animale et végétale signale une volonté de structurer des filières longues, de l’élevage ou de l’agriculture jusqu’au produit fini conditionné — ambition que les plans de développement agricole successifs n’ont jusqu’ici que partiellement concrétisée.

Le textile et le cuir, quant à eux, bénéficient d’une sous-direction dédiée au sein de cette même direction. Deux filières historiques, longtemps sinistrées par la concurrence des importations asiatiques, qui font l’objet d’un regain d’intérêt dans le contexte de la stratégie nationale de substitution aux importations. La création d’un bureau spécifique aux industries du cuir ouvre la voie à une valorisation de la production animale nationale et à l’émergence d’une filière maroquinerie et chaussure à vocation potentiellement exportatrice.

Parallèlement, la direction des industries chimiques et des matériaux de construction, également définie à l’article 2, structure une filière à fort potentiel. Elle distingue les industries chimiques proprement dites — avec un bureau dédié aux industries pétrochimiques, prolongement naturel de la rente hydrocarbure vers l’aval — des industries du plastique et du papier, et des matériaux de construction. Ce dernier segment est particulièrement stratégique dans le contexte algérien : le programme de construction de logements, l’un des plus ambitieux du monde arabe en volume, génère une demande considérable en ciment, céramique, verre et acier de construction. Enfin, les industries navales et aéronautiques, logées au sein de la direction des industries lourdes à l’article 2, méritent qu’on s’y attarde. Si la filière aéronautique algérienne reste embryonnaire, la création d’un bureau dédié aux industries navales prend un relief particulier. Ces deux secteurs, à très haute intensité technologique, nécessitent des décennies de maturation industrielle ; leur inscription dans l’organigramme ministériel constitue néanmoins un acte de programmation à long terme, signal envoyé aux investisseurs potentiels et aux partenaires étrangers susceptibles d’apporter le transfert de technologie indispensable.

Qualité, innovation et compétitivité 

Deuxième pilier de la réforme, la direction générale de la promotion de la qualité, de l’innovation et de la sécurité industrielle se dote d’une direction de l’innovation, de la propriété industrielle et de la valorisation des compétences aux prérogatives étendues. L’article 3 de l’arrêté y loge un bureau de « développement de l’innovation et de la promotion de la rétro-ingénierie dans le secteur industriel » — formulation rare dans un texte réglementaire algérien, qui assume explicitement la rétro-ingénierie comme levier de montée en compétence technologique. Un bureau de la coordination intersectorielle en matière de formation complète le tableau, cherchant à articuler la formation professionnelle aux besoins réels des filières industrielles.

La troisième direction générale, consacrée à l’investissement industriel et à la promotion de la PME, révèle une attention particulière portée au foncier. L’article 4 lui consacre une direction entière, subdivisée en quatre sous-directions — planification, aménagement, développement et valorisation, analyse et évaluation. Cette granularité administrative témoigne d’un problème persistant : la disponibilité et l’accessibilité du foncier industriel restent l’un des principaux freins à l’investissement privé en Algérie. Quant aux PME, une sous-direction leur est dédiée avec un bureau explicitement chargé de la « sous-traitance industrielle » — maillon faible de l’écosystème industriel algérien, où les grands donneurs d’ordre peinent à trouver des fournisseurs locaux fiables.

Restructuration du portefeuille industriel public 

Enfin, la direction générale du secteur public marchand, détaillée à l’article 5, traduit la volonté de mieux piloter les entreprises publiques économiques industrielles, en distinguant le suivi des participations de l’État, la gouvernance, l’audit et — nouveauté significative — l’ouverture du capital, avec trois bureaux dédiés aux programmes et à la mise en œuvre. Une sous-direction du « redéploiement des entreprises publiques » vient compléter ce dispositif, laissant entrevoir une possible restructuration du portefeuille industriel public dans les mois à venir.

Cette réorganisation administrative ne vaut évidemment que par les moyens humains, budgétaires et politiques qui l’accompagneront. Mais elle fixe une boussole : celle d’un État qui entend reprendre la main sur sa politique industrielle, filière par filière, bureau par bureau.

Sabrina Aziouez

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